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Liberté-s et Communauté-s Deuxième partie

par Julien Massiat, le 17/04/01

Deuxième partie




  • ...à la dérive communautariste.


  • L'impasse de l'activisme communautariste.


  • Pour la liberté : le double refus de l'uniformité et del'éclatement.




...à la dérive communautariste.



C'est à ce point que le débat apparaît : faut-il, comme nous le pensons, assurer un équilibre personnel basé sur l'harmonie entre l'individu, l'existence communautaire et la cohésion nationale? Faut-il au contraire, au nom de l'égalité, et au risque d'aliéner la liberté, briser cet équilibre?Le socialisme, au fond, est quelque chose d'atavique. Il répond à la volonté de vivre seulement dans l'univers tribal de la communauté. La société socialiste naît d'une imposition violente et coercitive des caractères communautaires à l'entière société. La société est transformée en une « Grande Famille », le paternalisme s'impose et la liberté disparaît. La réalité est aujourd'hui plus subtile : par l'effet de l'Etat Providence, voici que la nation, absorbée par l'Etat, devient centre de droits sociaux et de privilèges. Voilà qui fait éclater la société, chaque groupe s'organisant non plus pour mieux s'intégrer dans la nation, mais pour mieux affirmer sa différence : le « communautarisme » est d'abord « clientélisme ». Récemment, trois événements sont venus confirmer cette tendance à la communautarisation latente de la société française.

1)La première affaire a fait grand bruit dans les médias, beaucoup moins dans les rues en dépit de la "marche des peuples noirs" du 20 mai 2000 qui n'a rassemblé que très peu d'adeptes. Cette manifestation se voulait être le point d'orgue d'un mouvement initié par le Collectif égalité, qui milite pour une plus grande représentation des "minorités visibles" dans les médias. Les organisateurs partent du constat que la télé et la radio françaises ne sont pas représentatives des diverses communautés qui forment la France. Ils réclament donc à corps et à cris des quotas pour corriger ce qu'ils pensent être une injustice intolérable.

2)Deuxième exemple : dans un courrier adressé aux députés français, Mohamed Bechari, Président de la Fédération des Musulmans de France, exige la mise en place d'un "cadre juridique pour la communauté musulmane afin de lui garantir les libertés et les droits légitimes auxquels les musulmans peuvent prétendre en tant que principale composante minoritaire de la société", ce cadre "permettant l'officialisation (l'intégration) (sic) de l'Islam dans la société européenne". Si la rhétorique est argumentée, l'auteur de ces lignes ne semble pas avoir conscience qu'une telle attitude peut avoir un effet de boomerang pour la communauté musulmane de France.Sous l'effet de l'immigration, le nombre de musulmans vivant sur le territoire national est passé aujourd'hui à 5 millions. Reste que la France est un pays de tradition catholique. Notre culture, notre patrimoine, nombre de nos traditions demeurent largement influencées par cette histoire. Il y a, de fait, conflit entre deux traditions, deux cultures. Peut-on demander à ces quelques millions de personnes de renier leur foi? On peut toujours gloser sur les erreurs politiques commises après la décolonisation, mais enfin, les faits sont têtus et le problème devient croissant.

Ce problème pousse la "minorité musulmane" à s'organiser, se regrouper, dans une quête éperdue d'une nouvelle identité. Et l'identité se forge ici en opposition. Or si l'objectif de nombreux musulmans est d'accepter l'ensemble des devoirs qui s'imposent à tout citoyen français, mais de demander le respect de leur foi et des coutumes liées à la religion, on voit mal l'intérêt d'agir de la sorte, de se ghettoïser.En 1989, Michel ROCARD a créé le Haut Conseil pour l'Intégration, qui a pour objet d'étudier les voies d'intégration possibles des minorités culturelles et religieuses dans la société française. Il a remis un rapport au Premier ministre le 14 décembre dernier intitulé "L'Islam dans la République". La conclusion de ce texte est que l'intégration doit se faire en retenant de l'Islam l'aspect culturel et en excluant le religieux! Il s'agit de "permettre à chacun de découvrir ou de s'approprier la culture musulmane dans ses dimensions historiques et culturelles, et non plus seulement dans sa seule dimension religieuse". Force est de reconnaître toutefois que ce compromis risque de mécontenter tout le monde. Le souci des experts de l'Etat, en matière de religion est la réduction au plus petit dénominateur commun. Cela est tenté en permanence vis-à-vis de la religion catholique, et il en va de même pour les autres. L'Etat s'est érigé en arbitre expert en matière de religion, et ceci bien avant la loi de séparation. Le plus simple et le plus satisfaisant serait pourtant que l'Etat restât étranger à ce qui relève de la conscience dans la mesure où les principes de base de l'état de droit et du bon ordre de la société sont respectés. 3)

Le lien entre "intégration" et officialisation" n'est pas anodin. Il s'est exprimé de la même manière au moment des débats relatifs au PaCS. Le raisonnement était curieux : pour être acceptée, une minorité devait être officialisée. On a donc officialisé des modes de vie privés, et défini des sexualités et des comportements affectifs comme "solidaires". Avancée sociale pour les uns, pratique électoraliste pour d'autres, certains faits révèlent aujourd'hui les limites de cette mesure et ses effets pernicieux et injustes pour ceux qu'elle était censée défendre.Certains de mes amis grinceront des dents en lisant ce qui suit, y voyant -à tort- un manifeste libertaire. Je leur conseille, sans pour autant tomber dans une repentance pathétique, de se remettre en question et de se demander si leur attitude d'alors n'a pas contribué largement à transformer un projet incohérent, injuste, inutile et rejeté par une majorité de l'opinion, en loi aujourd'hui applaudie par 75% de la population.Ce qui a, malheureusement, dominé les débats sur le PaCS, c'est l'alternative reconnaissance politique/rejet de l'homosexualité. C'était bien l'objectif d'une gauche avide de la moindre récupération politique. L'erreur de la droite n'est pas d'avoir pris position contre ce texte, mais d'avoir accepté ces termes du débat. Tandis que certains se sont engagés dans une course à la "modernité" (mais laquelle?) de laquelle ils sortent toujours perdants, d'autres se sont prêtés avec une application déconcertante (c'est une habitude) aux jeux de cirque préparés par leurs adversaires.Si l'on y réfléchit, il n'était pas question de tolérance, et encore moins de compassion, mais seulement d'acceptation. Le débat national qu'il fallait engager, dont l'aboutissement aurait pu être des plus fructueux pour tout le monde, passait par l'abandon des crispations à caractère dogmatique de part et d'autre et une redéfinition des notions de famille d'une part, de couple d'autre part. En un mot : quelle justification à l'intervention de l'Etat dans la sphère privée, sinon la présence d'un enfant? Toujours est-il que la promotion du PaCS, contrairement aux apparences, a montré à quel point la liberté était méprisée dans notre pays : devoir sans cesse faire appel à l'Etat pour exister est pour le moins paradoxal. Imaginer qu'on changera le regard des gens en passant par une reconnaissance légale, officielle et étatique de son statut minoritaire est un contre sens. Or c'est cette vision de l'Etat paternaliste, apersonnel, étouffeur plus que protecteur des libertés qui s'impose aujourd'hui. Lorsqu'un fait, et notamment la foi ou la sexualité, est d'ordre privé, l'intervention de l'Etat est tout simplement illégitime.

Toutefois, l'exemple du PaCS nous rappelle qu'une difficulté demeure. Résumons-la ainsi : si je suis du côté de la liberté, je crois en la personne, et à son caractère irréductible et sacré. Cela signifie entre autre que je dois la respecter pour ce qu'elle est. Dès lors, une question majeure se pose : dois-je accepter les comportements que ma morale n'approuve pas ? La réponse me parait angéliquement simple. L'accepter pour soi, non. Pour les autres oui. Je m'explique : les autres peuvent faire ce qu'ils veulent faire/être/dire/penser tant que cela ne nuit pas à la société humaine/nationale toute entière. Ce qui ne m'ôte pas de mon droit de faire/être/dire/penser le contraire. Je dirai même que cette "acceptation" le légitimise.Certes, c'est assez ambitieux. Il faut accepter des comportements et des pensées qui ne sont pas les nôtres. Pas seulement les tolérer, mais les accepter. Cela veut dire qu'il faut se priver d'exclure et de rejeter, sauf ce qui est objectivement destructeur. Nous sommes naturellement portés à exclure l'autre, à le mépriser ou à l'ignorer, c'est à dire à le détruire symboliquement. Tant que la survie du groupe (seul cas où le groupe l'emporte sur la personne) n'est pas en jeu directement ou indirectement, cette attitude doit être combattue. C'est donc la culture qui fait celui qui est épris de Liberté. C'est un apprentissage long, pour certains douloureux, car l'écoute de l'autre oblige toujours à une remise en question. C'est pour cette raison que nous avons le devoir de refuser les signes et les paroles d'exclusion et de mépris, pour ne rien dire de la haine. Ce qui ne signifie en rien, loin de là, abandonner ses convictions, et se prêter au jeu d'un "politiquement correct" hypocrite: il est regrettable que certains ne parviennent pas à faire la différence.

L'impasse de l'activisme communautariste.



Le communautarisme entrave plus qu'il ne libère. Faire des communautés des sujets politiques revient à nier cette qualité aux personnes que l'on souhaiterait libres et responsables de leur destin. Sous couvert de libéralisme social,les communautaristes creusent la tombe de ceux qu'ils sont censés défendre. Toutefois, la difficulté n'est pas totalement levée. Une épine persiste. Quid de ceux qui affirment que la communauté et sa reconnaissance politique sont les seules alternatives à la discrimination ? L'argument porte. Il porte surtout pour ceux qui subissent le poids, parfois dur à supporter, des regards hostiles, amusés, ou tout simplement gênés.

Je reste persuadé que le raisonnement des promoteurs du communautarisme pose de très sérieuses questions. D'abord, le but ultime de ces personnes devrait être justement de s'extraire d'une communauté (généralement familiale ou nationale) perçue comme "carcérale". L'organisation en communauté n'est que le moyen d'être plus fort pour imposer une acceptation. En aucun cas, elle ne saurait être une fin en soi puisqu'elle aboutirait justement au repli, à la négation, à l'exclusion, à la caricature et à l'isolement.

Deuxième remarque : accorder des droits spécifiques à des communautés spécifiques revient à en faire des sujets politiques, ce qui, pour tous ceux qui préfère la démocratie à l'oligarchie, est tout simplement scandaleux. Lorsque certains candidats aux municipales promettent la nomination de "médiateurs communautaires" en cas de victoire, je ne crois pas qu'ils aient conscience des besoins des personnes concernées. En revanche, l'idée est choquante. D'abord parce que ces "communautés" (dont l'unité est heureusement particulièrement contestable) n'ont aucune légitimité démocratique. Ensuite parce que, bien souvent, ce sont les éléments les plus militants et les moins représentatifs des membres de la dite communauté qui parlent en son nom.Surtout, l'idée même de communauté politique dotée de droits spécifiques devrait choquer ceux qui se prétendent être en faveur de l'émancipation de la Personne dans son rapport à son environnement social, culturel, religieux. La démarche communautariste est liberticide, méprisante et suicidaire.Liberticide, puisqu'elle suppose que la Personne n'est politiquement déterminée que par sa couleur de peau, sa culture, son orientation sexuelle, sa religion ou ses habitudes vestimentaires....

Le communautarisme, défendu par les égéries de la modernité démocratisante, n'équivaut qu'à une régression sociale. Les effets de l''affirmative action dans les Universités et les entreprises américaines devraient suffire à convaincre les plus entêtés : la faillite culturelle (appauvrissement des débats), et sociale (réactions de rejet et exclusion revendiquée) y est évidente. Cette réalité politique va à l'encontre des règles démocratiques (une personne/une voix), de la logique (hétérogénéité des opinions politiques), et du combat pour la liberté (la personne avant le groupe).Méprisante, parce qu'elle confond différences et inégalité, minorité et paria. Prenons un seul exemple. Quel est l'espoir d'un jeune issu de l'immigration? Etre condamné à élever ses enfants dans la cité où il a grandi, vivre du RMI ou, par "chance", trouver un emploi au rabais grâce à des quotas? Ne serait-il pas plutôt de trouver sa place dans la société française?Suicidaire, parce qu'elle crée les forces qui un jour seront beaucoup plus fortes qu'elles.L'arme absolue des communautaristes est en effet le "politiquement correct". Officiellement, il s'agit d'imposer la tolérance (belle victoire que celle d'être "toléré"!), par des manipulations linguistiques et des actions virulentes qui s'exercent dès lors qu'il y a soupçon de discrimination.

Mais dans les faits, le politiquement correct produit très exactement les effets inverses des résultats escomptés : une large frange de l'opinion publique se braque, une "majorité morale" apparaît, qui ne bénéficie certes pas du soutien des médias...mais qui vote. Dans un premier temps, elle s'organise par un "communautarisme inversé", c'est-à-dire qu'elle reprend à son compte les méthodes d'action des communautaristes.

Par un intense travail de lobbying, elle parvient à se faire représenter par un mouvement ou des personnalités politiques. Il ne lui reste plus qu'à transformer l'essai aux élections. Le politiquement correct ne vise pas l'explication, mais le conflit. Il ne recherche pas l'intégration, mais le cloisonnement. Lorsque les personnes souhaitent l'intégration et l'acceptation, les communautaristes parlent de "reconnaissance", "d'officialisation".Au lieu de rechercher le droit à l'indifférence, au cœur du combat pour la Liberté, ils promeuvent un "droit à la différence" qui se révélera à terme être totalement contre-productif. Ce qui pose problème, ce n'est donc pas l'existence de communautés mais leur officialisation, leur cloisonnement et l'absence de tout projet fédérateur. C'est en vain que certains utilisent les minorités pour se donner un air hypocrite de modernité. Ces mêmes minorités découvriront tôt ou tard le mauvais service qu'on leur rend en les enfermant dans un statut.Profitons-en néanmoins pour dénoncer l'attitude du personnel politique qui, traditionnellement, s'opposerait à ce politiquement correct. Pour une partie, il suit la démagogie, la facilité. Bercé et berné par ses seules préoccupations électoralistes, il se lance dans une fuite en avant qui lui fait oublier ses propres convictions. Pour une autre partie, plus minoritaire, mais chaque jour plus puissante et influente, il s'agit de prendre le contre-pied de cette idéologie, au risque de donner raison aux mouvements les plus radicaux.

Pour la liberté : le double refus de l'uniformité et de l'éclatement.



Je n'ai donné que quelques exemples de la déliquescence de notre débat politique. La dérive étatiste persuade les individus qu'ils peuvent revendiquer un statut particulier du simple fait de leur culture, de leur religion, de leur origine sociale, de leur couleur de peau ou de leur sexualité. L'Etat devient alors pourvoyeur de faux droits. Sous couvert d'égalité et de justice sociale, il légalise les inégalités, au mépris des droits et libertés les plus élémentaires. L'espace de liberté de tous est grignoté par les privilèges et protections exceptionnelles accordées à des minorités.Si chacun est libre de vivre sa différence, cela doit se faire dans le cadre d'un Etat de droit respecté par tous. Il n'est pas du rôle de loi, ni de la compétence de l'Etat de distinguer et reconnaître tel ou tel particularisme communautaire. La loi s'applique à tous sans distinction, et si l'Etat conserve une mission fondamentale, c'est celle de faire respecter la loi, les libertés et les droits individuels.Pour prendre un exemple d'actualité, qui peut penser que les traditions corses, basques, alsaciennes ou bretonnes ont besoin d'une reconnaissance officielle, d'un statut particulier, d'une loi d'exception, pour continuer à enrichir le patrimoine national ? A force d'entretenir des exigences corporatistes, les gouvernants trop soucieux d'entretenir leur électorat ne font qu'accentuer les tensions et les haines sociales. Ils satisfont ainsi la perfidie des uns et la bêtise des autres. Si l'aspiration des personnes à être toujours plus libres s'affirme chaque jour davantage, le moyen choisi pour atteindre ce noble et légitime objectif semble surtout tout droit nous conduire à une "tribalisation" de la société. Or la tribalisation, c'est l'éclatement de la société en communautés étanches qui au mieux s'ignorent, au pire se combattent.

La société n'est pas uniforme : nous ne sommes pas des clones. Et si la nation française est classiquement qualifiée d' « une et indivisible », le sens donné à cette expression est parfois excessif, car le jacobinisme fait l'affaire de l'Etat plus que de la nation. Mais une société ne peut survivre sans une certaine homogénéité. Le rôle délicat des politiques consiste à rassembler sur un même territoire des individus naturellement différents. Et il est certain que la nation française a traditionnellement pour caractéristique d'assimiler en une culture unique des peuples et personnes fort différents. Certes, lorsque l'aspiration à la liberté se fait plus pressante, les arbitrages se font plus délicats... La manipulation idéologique de nos adversaires est d'avoir modifié les termes du débat et d'avoir opéré un rapprochement entre diversité et hétérogénéité. L'erreur de certains est d'avoir été assez stupides pour tomber dans le panneau.

Si certains s'interrogeaient sur les rapports qu'entretiennent les idéologies collectivistes et anarchistes, l'évolution de la société devrait suffire à les éclairer : plus on nous parle de liberté, moins elle existe. Parce qu'il est impensable d'imaginer une liberté sans valeurs et sans repères communs. Parce que de nouveaux carcans se mettent aujourd'hui à remplacer les anciens.Cette dérive favorise l'affaiblissement du lien national d'une part, l'omniprésence d'un Etat aussi incontournable qu'incompétent d'autre part. Mais bien sur, tout cela est trop compliqué pour les fous-furieux de tout poil qui ne manqueront pas, demain et si nous n'y prenons pas garde, de mener le combat politique à notre place.Il ne tient qu'à nous d'inverser le processus.