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La tentation du choc des civilisations : quand l'islamisme menace l'Islam

par Aurélien Véron, le 12/02/06

L'affaire des caricatures a fait monter d'un cran la peur collective de l'Occident vis-à-vis de la seconde religion dans le monde : l'Islam. Les médias, en quête de sensationnalisme, laissent un espace de plus en plus important aux experts autoproclamés qui décortiquent le Coran et la Sunna pour y déceler et isoler de quoi nourrir les discours les plus alarmistes à l'égard de l'Islam. De la gauche comme de la droite, nous entendons monter un discours de plus en plus ouvertement islamophobe, associant à tort Allah, pratique de l'Islam, monde arabe, vision orthodoxe de la foi et terrorisme. Cette grave dérive accélère un processus dangereux qui tend à opposer l'Islam, dans son ensemble, à l'occident. Posons-nous la question de savoir à qui profite le crime et qui en est la première victime.

Depuis les attentats du 11 septembre, nous sommes tous conscients d'être confrontés à un conflit mondial d'un format nouveau, confus et irrationnel. Bien que le nombre de ses victimes reste d'une envergure limitée si on la ramène à celui d'une guerre traditionnelle, l'atrocité de ses méthodes, l'absence d'ennemi clairement identifiable et le fait qu'il touche tous les continents sans exception constituent sa meilleure arme. Même si la chance d'être frappé par ce terrorisme est infinitésimale, l'angoisse est là. Après les attentats de Madrid et de Londres, les évocations de risques d'attentats chimiques, voilà qu'un autre événement est venu compléter ce paysage inquiétant. La réaction extrêmement violente de foules enflammées à travers le monde, quelques mois après la publication de caricatures de plus ou moins bon goût dans un obscur journal danois, a profondément choqué le monde occidental. Le débat oscille aujourd'hui entre l'absolue fermeté dans la défense de la liberté d'expression et la critique plus ou moins dure de telles « incitations à la haine » par nécessité de ménager les musulmans. En tant que libéral, la liberté d'expression ne me paraît pas négociable, qu'il s'agisse d'ailleurs de propos scandaleux de la part d'un Dieudonné sulfureux ou de caricatures d'Allah (dont une, choquante, assimile pourtant Allah au terrorisme). Je ne vois pas non plus pourquoi nous inciterions la presse à plus de « responsabilité ». Ce n'est pas à elle de se brider mais aux croyants fidèles de toutes religions de s'adapter à la modernité et à la liberté de parole et de croyance qu'elle implique, fut-elle anticléricale virulente.

Hélas, en développant des amalgames concernant les musulmans, ce débat simplificateur néglige un aspect essentiel. Les premières victimes du terrorisme islamiste sont avant tout les musulmans eux-mêmes. Le monde arabe, berceau de l'Islam, est un univers de dictatures corrompues qui ne représente que 20 % de la population islamique dans son ensemble. Dans cet environnement hostile, terreau idéal du fanatisme, des patrons de presse musulmans ont eu le courage chèrement payé d'afficher une position qui aurait mérité beaucoup plus d'attention de la part des médias occidentaux. Ainsi l'hebdomadaire jordanien Shihane a-t-il publié, en accompagnement de la reproduction des caricatures, un article titré "Intifada islamique contre l'atteinte à l'islam". Sous le titre "Musulmans du monde, soyez raisonnables", le rédacteur en chef se demandait: "Qu'est ce qui porte plus préjudice à l'Islam, ces caricatures ou bien les images d'un preneur d'otage qui égorge sa victime devant les caméras, ou encore un kamikaze qui se fait exploser au milieu d'un mariage à Amman?". Prise en étau entre une toute petite minorité intolérante et menaçante, et un pouvoir corrompu, la majorité est condamnée au silence. Si elle désapprouve les atteintes portées par ces caricatures à sa foi, elle souffre bien davantage des actes de violence de bandes coordonnées de fanatiques islamistes et du pouvoir complice qui les laisse faire en toute impunité.

Il devrait nous apparaître clairement que cette véritable guerre idéologique concerne avant tout les musulmans. Cette population de 1.2 milliards d'individus ne dispose pas d'une autorité suprême qui pourrait la guider sur le chemin de la modernité comme le Pape a pu le faire pour les catholiques. Partout, c'est aux musulmans d'évoluer seuls en se confrontant à la réalité du monde. Al Qaïda et la nébuleuse islamiste ont compris l'avantage stratégique qu'ils pouvaient tirer de l'éparpillement de cette population gigantesque, hétérogène et souvent brimée par des régimes dictatoriaux et corrompus. Certes, en constituant de minuscules cellules actives partout dans le monde, ils disposent de cadres performants qui entretiennent la terreur dans le monde musulman au travers de médias fascinés et, parfois, de régimes complices. Mais c'est en recrutant des alliés efficaces parmi les petites mouvances islamistes orthodoxes, plus ou moins favorables au terrorisme, qu'ils offrent une image beaucoup plus respectable et séduisante de cette intolérance violente envers les démocraties libérales et leurs valeurs auprès des musulmans en proie au doute ou influençables. Par ailleurs, ils offrent au monde totalement ignorant de la complexité du monde musulman l'image falsifiée d'un Islam unifié et fanatique; de quoi accroître les antagonismes. D'une pierre deux coups !
De nombreux intellectuels musulmans ont compris le piège redoutable tendu par la pieuvre terroriste islamiste au monde musulman.

Non seulement l'occident ne gagnera pas la guerre des valeurs contre l'Islam, mais elle ne gagnera cette guerre contre la trahison de l'Islam que constitue le terrorisme islamiste qu'avec le soutien des musulmans dans leur ensemble, qu'ils soient déjà intégrés à l'occident ou non. Les musulmans sont par conséquent les plus sûrs alliés du monde libre dans ce combat complexe et de longue haleine. Cette solidarité face à un ennemi commun implique une sorte de contrat moral. D'un coté, nous devons attendre de chaque musulman qu'il choisisse clairement et officiellement son camp entre les barbares qui trahissent le message du Coran et assassinent aveuglément des innocents d'une part, l'occident et ses valeurs universelles d'autre part, même si ces valeurs sont parfois nouvelles et difficiles à accepter dans un premier temps. En échange, le monde occidental doit tout d'abord promouvoir la démocratie et le respect des droits fondamentaux de l'homme dans le monde, lutter sans concessions contre la tumeur terroriste islamiste, ennemi de l'humanité, dans le même respect de la pratique de l'Islam que celui qu'il accorde à la pratique des autres religions.