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La Liberté sur l’échiquier

par Édouard Fillias, le 15/05/01
De droite à gauche, l'échiquier politique ne semble plus obéir à aucune règle. Elles sont nombreuses les chapelles où chacun s'enferme dans sa vérité mesquine : l'émergence de la tendance dite «républicaine» ou souverainiste, la deuxième gauche, la gauche « socialiste », la droite conservatrice, le centre modéré ou bien encore l'extrême gauche et les anti-mondialisations...florilèges de noms et de dénominations où l'on perd rapidement le sens des réalités. Encore faudrait-il ajouter à ces énumérations les partis, qui ne recouvrent que partiellement les courants. Mais est-ce bien utile d'évoquer encore ces partis, survivances des années soixante-dix, dont les membres sont divisés sur toutes les questions majeures de notre modernité : Europe, société, décentralisation, mondialisation...

On pourrait croire que cet étalage de doctrines est la preuve de la bonne santé de la démocratie française. J'y vois surtout le signe d'une désorganisation patente doublée d'un manque de réflexion politique sur ce qui pourrait fédérer et non plus diviser. Il est vrai que la division se fait toujours à l'avantage des petits chefs gaulois, mais c'est aux dépens de la démocratie et des français. Les hommes politiques sont plus que jamais marqués par le discrédit et ils le méritent. La vocation du politique est de proposer à ses électeurs des orientations et une ligne cohérente. Quand le politique se refuse à faire l'effort de structurer son propos et d'intégrer sa réflexion dans un cadre construit, il cesse d'exercer sa fonction pour ne devenir qu'un politicien. Ou pire encore, un simple individu assoiffé de pouvoir et prêt à user de tous les moyens pour s'en emparer.
Il nous appartient de chercher à définir précisément le combat pour la Liberté que nous menons. C'est notre devoir et notre vocation de renverser l'échiquier politique pour trouver enfin les lignes de front du combat politique de demain. Qui sont les partisans et qui sont les adversaires dans cette nouvelle lutte ? Que signifie se battre pour la Liberté ?

Au commencement, il y a la personne. Sa responsabilité de disposer de ses choix, d'accepter ses semblables, mais aussi sa dignité inaliénable. C'est la première des convictions des partisans de la Liberté : partir de la personne pour construire la société et non l'inverse. C'est l'exigence supérieure de conjuguer les volontés de chacun avec la grandeur du projet collectif. Partir de la personne, c'est aussi refuser les dogmatismes et autres facilités intellectuelles. C'est accepter de devenir le défenseur des libertés, des choix de l'individu, du respect de la vie privée. La personne a besoin d'être défendue contre les systèmes qui la réduisent dans sa Liberté, limitent ses choix et finalement la contrôlent. Ces systèmes sont les corporations qui méprisent le droit, les Etats faibles et vacillants qui continuent d'imposer leur joug désuet, mais aussi les communautés néo-tribales qui se regroupent en fonction de leurs préférences sexuelles, de leurs ethnies d'origines, ou même de leurs niveaux de revenus... Il s'agit de rendre à la personne l'initiative contre toutes ces oppressions à l'œuvre dans notre société et lui donner pleine possession de ses choix. Défendre la Liberté, c'est aussi défendre ses outils : le droit et la démocratie.

Quelle échelle pour notre démocratie ? Il est inacceptable que le véritable pouvoir se trouve aujourd'hui hors de l'atteinte du vote des électeurs. Le pouvoir économique et le pouvoir juridique se trouvent déjà au niveau de l'Europe. Les entreprises ont depuis longtemps dépassé le cadre national. Quant au droit, les traités ratifiés par les peuples d'Europe l'ont fait d'abord européen. Peut-on accepter qu'une telle puissance demeure sans être suivie de la légitimité nécessaire ? La Liberté de tous les européens passe par la constitution d'une véritable démocratie européenne, avec un combat politique sur les questions qui doivent être nécessairement abordées : défense commune, harmonisation fiscale, politique de la recherche, intégration dans l'union des pays victimes du communisme...Tous les européens, indifféremment de leur langue ou de leur culture, peuvent répondre à ces questions. Le débat politique doit être animé par des hommes représentant des options pour l'avenir de l'Europe et non pas leurs nationalités. On ne s'engage pas en politique comme français, grec ou allemand, mais parce que l'on croit à un avenir, pour défendre un dessein pour l'Union.

Si on échoue à construire Europa, nouvelle démocratie européenne, alors il faudra le payer au prix exorbitant de notre liberté. Les citoyens des Etats de l'Union subiront l'influence de puissances anonymes. Nous deviendrons les obligés asservis du jeu des corporations internationales peu soucieuses pour certaines de l'éthique et du droit. Nous serons étranglés par des Etats à la surpuissance usurpée, ruines de la guerre froide. Nous serons soumis à des règles ne prenant en considération ni le droit ni la justice, mais le seul intérêt du plus fort. La mondialisation peut être à l'inverse un processus heureux et pacifié, rapprochant les hommes et créant des richesses. Il suffit pour cela de volonté politique. Défendre la Liberté, c'est défendre tout ce qui améliore le mouvement de la mondialisation, le rend moins incohérent, moins injuste aussi. De l'organisation mondiale du commerce au tribunal pénal international jusqu'à la création d'une démocratie européenne, il y a là un désir d'encadrer et de rendre l'initiative aux peuples et non pas à la tyrannie de l'arbitraire. Rallier le monde naissant aux principes de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, voilà l'œuvre à venir du politique de la Liberté.

Les ennemis de la Liberté sont les défenseurs des illusions passées. Ceux qui se laissent aller à la nostalgie plutôt qu'à l'action. On les retrouve en France, ces défenseurs de l'Etat jacobin, ces adversaires de la décentralisation qui tiennent la loi comme la prétendue « expression souveraine et sacrée de la volonté générale ». La loi devrait être un accord, un contrat, entre les dirigeants et le peuple. La volonté du peuple peut tout réformer, aucun contrat n'est sacré. Il en va de même de l'Etat : celui des français est un Etat récent, forgé par la révolution française et l'Empire. Deux petits siècles d'histoire ne saurait l'absoudre d'une véritable décentralisation et de la nécessaire transition vers une démocratie européenne.

Il n'y a en effet rien de sacré dans la loi, n'en déplaise aux nouveaux « Républicains ». On voit mal d'ailleurs à quel titre ils récupèrent le nom de République. J'y vois là un viol caractérisé du lexique. Se veulent-ils différents des monarchistes ? Mais où sont alors leurs adversaires, ces épouvantail brandis sans crainte du ridicule ? Plutôt que la grandeur factice conçue par ceux qui exaltent le mot "République", je préfère parler de démocratie, colonne vertébrale du débat national et européen.

Au-delà des nostalgiques d'une France colbertiste et jacobine qui est aujourd'hui derrière nous, les ennemis de la Liberté sont ceux qui oeuvrent à la manipulation et au contrôle des esprits. Ils sont là, les apprentis sorciers, les irresponsables de l'expérimentation, les charlatans de la conscience. Il appartient au politique de dénoncer ces tentatives des médias, de personnes ou de groupes vilement intéressés de détourner l'opinion publique de la vérité. Le politique défenseur de la liberté doit alerter et prémunir son auditoire contre toute atteinte à la liberté de conscience et finalement à l'exercice du choix. Il ne doit pas craindre pour cela de parler de sciences, de techniques ou de philosophie. L'homme politique est le catalyseur qui ne doit se priver d'aucune intelligence, d'aucune perspective.

Mais le plus grand adversaire de la Liberté restera toujours la lâcheté. Lâcheté de ceux qui, au nom de leurs compromissions passées ou de leurs ambitions futures, se refusent à dire « non ». Ceux qui refusent de se révolter contre l'atteinte à la dignité humaine parce que ce n'est pas de bon ton. Ceux qui acceptent, sous couvert de préserver la responsabilité individuelle, le principe des manipulations génétiques avancées. Être d'accord est une facilité qu'on ne devrait se permettre qu'après une réflexion approfondie. Le sens critique et le goût de la défiance sont des vertus à cultiver par toutes les personnes pour préserver leurs libertés individuelles : savoir dire non aux dérives qui rabaissent l'homme à l'état d'animal, savoir dire non à l'arbitraire.