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De la liberté politique chez Montesquieu, au rôle d'un gouvernement.
Alexis de Tocqueville, la liberté et l'Amerique
Les familles de la Liberté
100 % social
Oui, le libéralisme est social
10 idées reçues, 10 réfutations sur le Libéralisme
Liberté-s et Communauté-s Première Partie
Les ombres chinoises
Pour ou contre le droit de vote des étrangers?
Projet pour une révolution
Liberté-s et Communauté-s Deuxième partie
Discours de Christophe Maillard le 27 octobre à Lyon
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Marx et Tocqueville ou la révolution contre l'évolution
le 07/03/02
Par Ciryl Gaspard
Leur excentricité ou les faits conduisent les historiens à refuser aux limites chronologiques des siècles la valeur de tournant historique. Les premières années du XXIème siècle pourraient-elles prétendre échapper à ce déni? Comme la frustration appelle la violence, le commerce la monnaie et le chaos l'ordre, les peuples du monde ont vu l'hyperterrorisme répondre à l'hyper puissance américaine, l'euro consacrer le marché unique et la Russie comme la Chine retrouver leur place dans le concert des nations. Ces instants fragiles où l'histoire vacille laissent planer sur l'avenir le voile de l'incertain. C'est dans ces moments d'excitation et d'angoisse que les pensées et les actes des grands hommes ont le plus à offrir. Or les soubresauts actuels procèdent de la recherche d'un équilibre mondial nouveau se substituant à celui de la guerre froide. Dès lors peu de penseurs autres que Marx et Tocqueville, annonciateurs critiques d'un monde bipolaire, sauraient nourrir une vision plus féconde des suites de sa disparition.
Lire Marx et Tocqueville relève aujourd'hui de la gageure. Leur originalité s'abîme dans l'appel des courants, des tiraillements partisans et des détournements idéologiques. Prophètes puis idoles, on les agite frénétiquement comme pour cacher leurs lumières de leurs ombres. Il ne reste plus alors entre ces deux penseurs que des clivages grossiers et simplistes laissant de côté convergences et familiarités et par là toute possibilité de les faire dialoguer. Certes, bien des points les distinguent mais il en est aussi qui les rapprochent et ce au point que, face à face, ils s'opposent.
Apparemment tout les séparent. Leur existence, leur oeuvre, et leurs lecteurs. Aristocrate de coeur, démocrate de raison, Tocqueville incarne le théoricien de la démocratie libérale. Bourgeois révolté contre une caste qui bafouait ses valeurs, Marx représente le doctrinaire fédérateur des classes ouvrières opprimées. Ce rapport est renversé dans leurs ouvrages. En héritier hérétique de Hegel, Marx prétend mettre les faits à l'épreuve de la monumentale dialectique tandis que Tocqueville suit le sillon tracé par Montesquieu et tente de tirer des lois empiriques à partir d'observations positives. Se posant en observateur omniscient, Marx échafaude un système dévoilant la dialectique à l'oeuvre dans le réel ; Tocqueville, lui, développe, illustre, et applique un petit nombre d'idées fondamentales à travers les faits qu'il collecte. Là encore la situation se retourne puisque l'écrivain aux conceptions simples quoi que profondes, ne bénéficie de la compréhension périodique que d'un petit nombre d'intellectuels, laissant à Marx et ses tournures hégéliennes complexes un succès de masse prolongé.
En réalité, leurs valeurs humanistes les rapprochent de même que leur appréhension du réel au moyen de la sociologie et de l'histoire. D'une fidélité indéfectible à eux-mêmes, ils partageaient un véritable souci de liberté et la conscience aiguë de la promotion de l'égalité. Chacun à sa manière pratiquait la sociologie, l'un en Amérique, l'autre à travers l'Europe. Tous deux usèrent, et abusèrent selon certains, de l'histoire pour justifier et illustrer leurs propos : Tocqueville devine la dynamique de l'histoire vers l'égalité à travers le Monde depuis le douzième siècle et Marx fait remonter la lutte des classes jusqu'à la Grèce et l'Antiquité. Que ces principes et ces méthodes soient celles d'une époque importe peu. Elles étaient leurs, voilà tout.
Un tel jeu de miroir pourrait laisser présager un consensus mou à la croisée des chemins entre les pensées de Marx et Tocqueville. Il n'y a là qu'illusion. Marx a élaboré une théorie volontariste poursuivant l'universalisation de l'égalité envers et contre tout fondée sur aspiration totalisante du monde. Au contraire, Tocqueville a formé un empirisme théorique axé sur l'équilibre toujours précaire entre égalité et liberté avec pour inspiration l'Amérique des années 1830 où " la nature de la démocratie est l'égalité et son art la Liberté ". C'est cette opposition radicale qu'il convient d'extraire des textes pour façonner un prisme à travers lequel contempler le monde à l'aube de ce siècle.
Marx s'indigne, fulmine et trépigne face à un monde où l'opulence criarde des bourgeois s'accroît encore et toujours à mesure que les ouvriers s'enfoncent dans la misère. Cette inégalité inadmissible, il la perçoit distinctement grâce au langage universel de l'argent, relevant du champs économique où les aliénations cachées dans le passé se clarifient enfin. En énonçant une parenté entre la personne et l'extérieur, entre le sujet et l'objet qui fonde la disparition progressive du sujet dans l'objet, le matérialisme historique permet de saisir l'aliénation de l'homme. L'esprit se fait chose tandis que les choses se saturent d'esprit. Ceci est d'autant plus vrai que progressivement le produit se détache de manière croissante de l'activité productrice et même prend possession d'elle : l'objectivation devient réification. Ainsi, le capital " n'est pas une chose mais un rapport social entre personnes médiatisées par des choses ". De même, la religion, le droit ou la morale, constituent des inter-mondes séparant les hommes. La liberté politique, quant à elle, n'est qu'un leurre - c'est la célèbre distinction entre liberté réelle et liberté formelle : certes, les prolétaires possèdent le même droit de vote que les capitalistes en démocratie (liberté formelle), mais ils n'en jouissent ni n'en usent car on les prive des conditions de vie acceptable et on les dépouille du fruit de leur travail (liberté réelle).
Face à cette épée de Damoclès, Marx annonce la fin du capitalisme par la révolution du prolétariat, avivée par la critique du parti, et l'avènement de l'Homme total. Par là, l'histoire se voit conférer un sens : pas une orientation irrésistible vers certaines fins, mais l'immanence à l'Histoire d'un problème par rapport auquel ce qui arrive à chaque moment peut être situé, apprécié, comparé, exprimé dans le même langage, conçu comme la contribution à la même tentative, et donc fournir un renseignement, bref, s'accumuler avec les autres résultats du passé pour former un seul tout signifiant. La masse prolétarienne est le lieu où l'extrême aliénation et la libération se mêlent un instant dans la praxis, où la conscience est un produit de l'Histoire et l'Histoire un produit de la conscience. Le prolétariat est ce milieu où tout est faux et tout est vrai, où le faux est vrai en tant que faux et le vrai faux en tant que vrai, car il est la marchandise s'apercevant comme marchandise et du même coup se distinguant d'elle-même. Alors le prolétariat se supprime et conduit à la société sans classe. Un tel bouleversement ne peut avoir lieu que dans le sein de la praxis, mode d'existence polarisé, parenté d'une idéologie, d'un mouvement de forces productives, d'une technique, chacun entraînant l'autre et en recevant appui. L'ordre de la praxis est celui de la communication, de la fréquentation et de l'échange. Ce mouvement du prolétariat est aiguillé par l'élaboration critique du parti, lieu où le sens qui est se comprend. On peut percevoir ici l'un des problèmes du marxisme : la révolution doit être permanente, le sens de la révolution est d'être révolution, c'est à dire critique universelle et en particulier d'elle même. Or en pratique, aucune révolution ne saurait l'être. Il vient toujours un moment où la révolution devient gouvernement, le changement par la violence limitation de celle-ci par les institutions.
La vision et les analyses de Tocqueville ne partagent pas la soif d'unité des conceptions de Marx, ni d'ailleurs leur radicalisme. Le mouvement de l'humanité vers une égalité toujours croissante ne fait aucun doute malgré des relents possibles et passagers de mouvements anti-démocratiques. La démocratie, l'égalité des conditions chez Tocqueville, se diffuse, se propage et se répand à travers le monde sans que rien ne puisse l'arrêter. Il n'en va pas de même pour la liberté, partout menacée, partout opprimée et susceptible de disparaître au moins pour un temps. Alors que la démocratie relève progressivement de l'évidence, la liberté demeure une terre de combat, un espace ténu toujours évanescent et inaccessible. Les démocraties naissent et meurent tandis que la liberté ne parvient jamais à s'affirmer. D'où cette contamination de la liberté et de la démocratie provient-elle ?
Pour le savoir, Tocqueville porte son regard sur la démocratie la plus pure de son temps, les Etats-Unis. Partout, la démocratie est née d'un affrontement, d'une lutte sanglante et sans merci au cours de laquelle les opprimés du passé deviennent pour un temps les bourreaux ; partout sauf aux Etats-Unis, pays né avec la démocratie. Elle imprègne tous les champs de la vie des américains. Si elle n'oriente pas les actes à travers des lois votées par le peuple et pour le peuple, elle flotte autour de l'éducation, de la religion et de la morale au point d'habiter les moeurs. Tous étant égaux aucun n'a de droits sur autrui en dehors de l'application des lois ou de son consentement, ce qui revient au même puisque chacun participe aux lois à travers son vote. Par ailleurs, comme tous sont égaux, il devient nécessaire de s'associer pour faire valoir ses idées. A la liberté politique s'ajoute la liberté pour chacun d'entreprendre à sa mesure et selon ses désirs. Cette limitation des pouvoirs de chacun se retrouve au niveau des Etats et de l'ensemble du pays. La vie des habitants se décide généralement au niveau de la commune et les lois sont votées et mises en oeuvre par des personnes élues par le peuple.
On observe aux Etats-Unis d'alors un savant équilibre des pouvoirs, un partage harmonieux des prérogatives, chacun cultivant son jardin sans ignorer que son bien-être ne va pas sans celui de son voisin. Certes, la liberté et la vie sont moins intenses alors que lorsqu'elles appartiennent pleinement à un petit nombre mais elles sont partagées et plus assurées. Certes, l'économie peut conduire à la domination des riches sur les pauvres mais prérogatives politiques et économiques se révèlent souvent antinomiques tandis que les lois sur les successions rendent quasi inéluctable le nivellement des fortunes. Certes, les habitants peuvent oublier l'origine de leur bonheur et s'abandonner à leurs penchants égoïstes mais la réalité les rappellera vite à la raison. En restreignant la liberté de chacun, on préserve la liberté de tous. Point n'est besoin d'un Etat tentaculaire, d'un théoricien doctrinaire, d'une classe révolutionnaire. Mille petites évolutions foisonnent chaque jour à travers la société, rendant caduque toute révolution. En Europe, la démocratie n'existe pas sous cette forme car un régime despotique, centralisateur et souvent guerrier l'a précédée. Or les hommes présentent manifestement l'incapacité notoire de renverser de tels régimes sans se venger des souffrances et des injustices qu'ils ont subi. Ils ne parviennent qu'avec difficulté à inventer et respecter une organisation des rapports humains dont la quête de pouvoir, voire de domination, soit absente.
Ces lectures de Marx et Tocqueville sont à plus d'un titre d'une saisissante actualité. Tant la critique des libertés formelles par Marx que la mise en avant par Tocqueville de la nécessité du lien entre liberté et responsabilité ou son appel à l'association éclairent d'une lumière particulière le lancement de l'euro.
En effet, plus qu'une association l'euro pourrait annoncer une véritable union à venir des pays d'Europe au sein d'une grande nation européenne. Courageusement, les habitants de la zone euro exposent leurs monnaies riches en souvenirs et en sacrifices, leurs petites habitudes, pour partager une monnaie symbolisant un avenir construit ensemble. Par les contraintes économiques qu'il impose à ses créateurs, les efforts qu'il suscite chez ses utilisateurs et les perspectives qu'il offre à l'Europe tout entière, l'euro représente un véritable enfantement. Sans remettre en cause l'intégrité politique et culturelle de chaque pays, il constitue comme un langage commun, un étalon à l'aune duquel les performances de chaque pays pourront vraiment être comparées. Comme la démocratie pour les Etats-Unis des années 1830, l'euro matérialise pour l'Europe une égalité économique fondamentale, prémisse à l'égalité politique future, les libertés formelles ayant pour conditions nécessaires les libertés réelles. La monnaie unique laisse pressentir et rend possible un vrai vote européen, le vote d'une Europe au sein de laquelle les différents pays joueraient le rôle assigné aux " communes " des Etats-Unis de Tocqueville. Serait-il ahurissant que dans un siècle une jeune personne venue de Chine soit à l'Europe ce que Tocqueville est aux Etats-Unis ? Quoi qu'il en soit, cette longue et éprouvante construction ne saurait être le fruit d'une révolution mais bien d'une évolution.
Tous les défenseurs de l'égalité et les promoteurs de la liberté deviennent d'autant plus intéressants que l'une ou l'autre se trouve en danger. C'est l'origine de la pertinence très actuelle de Marx et Tocqueville. Dans un monde changeant et face à une gestation incertaine, leurs oeuvres peuvent nous aider à comprendre les positions de chacun face aux enjeux politiques, économiques et sociaux des acteurs en présence. Pour autant, ils ne sauraient être des phares dans la nuit vers lesquels nous pourrions naviguer sur une mer houleuse. En effet, l'épreuve des faits montre que la théorie marxiste, devenue doctrine, pèche par son radicalisme malgré la pertinence de certaines de ses critiques du capitalisme. Au contraire, la puissance de l'analyse de Tocqueville demeure, grâce à son caractère mesuré fait de modestie, devant un sujet dont il ne prétend pas l'épuiser : l'homme en société et plus particulièrement dans le giron de la démocratie. Que ni l'un ni l'autre ne détienne la vérité ne fait aucun doute. Toutefois, on peut constater, avec le recul, la victoire de l'évolution tocquevilienne sur la révolution marxiste. Mais au fond, celle-ci n'est-elle pas un instrument au service de celle-là, le changement par la violence n'appelle-t-il pas l'équilibre et l'harmonie ?
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