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Politique de la honte : le « chômage volontariste »

par David Saraga, le 27/07/06

Un paradoxe à la française

    Dans l’ombre de l’actualité internationale, bien masquée par l’aventure des Bleus en Allemagne, une dépêche AFP, apparemment anodine, venait nous apprendre qu’en France, des centaines de milliers d’emplois restent vacants dans le BTP. Fait divers ? Sûrement pas. C’est même tout le contraire. Car, derrière cette observation étonnante (qui pourrait d’ailleurs être généralisée à de nombreux autres secteurs de notre économie) se cache tout bonnement un constat d’échec patent, et partant, la remise en question de tout un système. Pour comprendre le fondement de ce paradoxe (un chômage de masse couplé à un besoin important en main d’œuvre) il suffit de rappeler l’écart béant qui existe entre le monde du travail et celui de l’éducation nationale…

    Dans cette optique le constat est frappant : pas assez de médecins, pas assez de maçons, manque de personnel dans l’hôtellerie et la restauration, etc., et, en face de cela, des protubérances dans la fonction publique et des cadres dynamiques qui quittent le pays. Si le BTP ne trouve pas assez de bras c’est que la société française ne produit pas assez de maçons, tout en continuant à former des experts inutiles en psychologie ou en histoire de l’art qui ne trouveront aucun débouché. Comment en est-on arrivé à ce décalage dramatique ?

    La logique est toute simple : un gouvernement qui s’occupe de former sa jeunesse, de l’orienter à travers une éducation nationale et centralisée cours inexorablement à l’échec. C’est Hayek qui dévoile le mieux les fondements de cette mécanique : le gouvernement central, pour compétent qu’il soit, ne peut être omniprésent et intégrer l’ensemble des informations disponibles et pertinentes[1]. Seul le marché peut agir efficacement en rendant l’offre et la demande parfaitement compatibles. Pour être plus précis : en rendant certaines filières plus accessibles, en agissant sur l’accès à certains postes (numerus clausus en médecine), en créant des professions surprotégées, l’État détourne la mécanique naturelle du marché et crée automatiquement des goulets d’étranglement, c’est-à-dire, une demande abondante de main d’œuvre malgré une importante main d’œuvre au chômage, donc disponible. L’impossibilité qu’a connue en son temps l’Union Soviétique à rendre compatible la demande de biens avec l’offre de l’industrie nationale suit exactement la même logique. C’est d’un véritable dérèglement de type soviétique que cette nouvelle dépêche fait donc le constat.

La composante structurelle du chômage : une remise en cause globale

    Mais cette situation, pour préoccupante qu’elle soit, n’en serait pas moins partiellement résolue si les demandeurs d’emplois avaient pu rencontrer une offre d’emplois ouverte et flexible. Les goulets d’étranglement auraient alors été remplis  par des chômeurs formés et embauchés à des niveaux de salaires plus bas. C’est que le chômage à la française connaît, en plus de ce problème de compatibilité, une autre composante structurelle. Bien connue des économistes, mais encore niée par nos hommes politiques (et pour cause, ils en sont les premiers responsables), cette composante et elle aussi le fruit de trente années d’erreurs politiques.

    Reprenant les termes célèbres de J. Rueff, de nombreux économistes mettent en avant le niveau anormalement élevé des salaires pour expliquer le chômage français. Dans son fameux articles de 1931[2], ce dernier expliquait déjà comment la fixation d’un salaire minimum entraîne une distorsion sur le marché du travail en créant artificiellement un décalage entre l’offre et la demande de travail.. Si le SMIC est évidemment en cause[3], ce n’est pas le seul coupable du chômage de masse que connaît la France. Il faut également citer les politiques généreuses d’aides sociales, de subventions, les nationalisations créant de prix et des salaires artificiellement élevés, le patriotisme économique d’un autre âge, sans parler des écueils évidents du Code du Travail à la française.

    Pour résumer nos analyses précédentes il faut distinguer les deux phénomènes : les chômeurs français sont à la fois mal formés et trop chers. Et sur ces deux points, c’est clairement l’intervention de l’État, prétendant pouvoir se substituer au marché, qui en est le seul responsable.  À ce stade de la réflexion, il est encore possible de laisser à nos hommes politiques le bénéfice du doute quant à l’intention de leurs actions. Responsables mais pas coupables ? 

Responsables et coupables

    Il y a déjà quelques années, un conseiller référendaire à la Cour des comptes, ancien conseiller à Matignon (1992-1993)[4] avançait une idée audacieuse, qu’il résumait d’une formule choc : « la préférence française pour le chômage ». S’appuyant sur l’analyse rigoureuse de données stylisées et comparant les taux français à ceux (beaucoup plus faibles) observés outre-atlantique, Denis Olivennes levait le voile sur la plus grande supercherie politique de la fin du siècle. Ce qui représente, aux yeux de l’opinion française, le fléau majeur des trente dernières années ne serait rien d’autre que le résultat volontaire d’un choix de politique économique. Un « consensus caché » tendait à perpétuer une dualité sociale (entre insiders et outsiders), en privilégiant une régulation par les quantités, dans l’objectif non avoué de protéger le pouvoir d’achat de la majorité.

    En d’autres termes, le chômage est depuis les années 1970 hypocritement conçu comme une solution plutôt que comme un problème. Cette préférence française est d’abord une préférence politique, dictée par la pression électorale, qui comme le prédisait le maître autrichien[5] nous mène peu à peu, mais de façon inexorable, dans le mur socialiste. Dès lors, les chômeurs français ont vu leur chance de trouver du travail considérablement affaibli par cette rigidité étatique. Ce n’est donc pas un hasard si en France un chômeur mettra cinq fois plus de temps qu’aux Etats-Unis pour retrouver un emploi (lorsqu’il a cette chance…). Dans sa volonté d’améliorer la condition de vie des travailleurs, les politiques socialisantes n’ont fait qu’aggraver l’employabilité des chômeurs, toujours plus nombreux.

            Ces observations, pour explosives qu’elles soient, n’ont eu que peu de répercussion sur l’opinion, et encore moins sur les politiques publiques. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que les économistes en charge de conseiller nos représentants ont tout fait pour jeter l’opprobre sur cette vérité dérangeante. Dans ce but, ils allièrent leurs forces pour combattre, par tous les artifices scientifiques possibles, cette théorie « subversive ». Si le pays s’est ainsi longtemps complu dans la médiocrité scientifique, et si les autorités ont logiquement cherché à masquer leur frilosité coupable, il devient aujourd’hui impossible de rester aveugle face à l’évidence.

Pour un désengagement nécessaire

    « Loin d'être une fatalité, l'augmentation massive du chômage - et de l'exclusion qui l'accompagne depuis le milieu des années 70 - fut un choix délibéré et collectivement assumé »[6] .

    Cette époque volontairement obscurantiste doit s’achever, les symptômes de la maladie devenant de plus en plus visibles.   Notre dépêche admet qu’en France les nombreux outsiders sont non seulement prisonniers de salaires trop élevés mais sont aussi incapables de remplir les tâches qu’exige le fonctionnement de notre économie. Loin des discours démagogiques et des manipulations politiques, mettant en lumière les contradictions de nos représentants et leur mensonge organisé, ce diagnostic, est aujourd’hui devenu une évidence. Reste à nos représentants de prendre le chemin qu’ils auraient du emprunter il y a déjà plusieurs décennies, celui de la flexibilisation totale et définitive du marché du travail et de la libéralisation du secteur de l’éducation. Si l’économie française a encore une faible chance de survivre à la compétition internationale, cela passe désormais par le renouveau du courage politique, la fin de la langue de bois, et une prise en compte des vérités économiques contemporaines. Ce serait la moindre des choses, après trente ans de mensonges aux conséquences tragiques…



[1] Friedrich August von HAYEK in La route de la servitude 

[2] Jacques RUEFF, "L'assurance-chômage: cause du chômage permanent", Revue d'Economie Politique, 1931.

[3] Pour être plus précis, un salaire minimum décidé de façon discrétionnaire par l’État, empêche certaines embauches qui auraient pu avoir lieu à un salaire inférieur, et partant, crée un chômage involontaire. Cette théorie explique une grande partie du chômage structurel qui existe en France où le SMIC ne cesse d’augmenter depuis près de trente ans.

[4] Denis OLIVENNES in La Préférence française pour le chômage 

[5] Friedrich August von HAYEK in La route de la servitude 

[6] Jean-Claude GUILLEBAUD, La trahison des lumières, Editions Seuil, 1995.