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Nous, les vivants |
Affaire Thuram-Cachan : solidarité privée contre démagogie politiciennepar Ronny Ktorza, le 07/09/06
L’affaire de « Cachan », qui avait donné lieu à quelques
passes d’armes entre les « présidentiables » Ségolène Royal et
Nicolas Sarkozy, connaît de nouveaux rebondissements: en effet, Lilian Thuram,
recordman du nombre de sélections en équipe de France de football, a décidé
d’inviter 70 « exclus » de Cachan au match France/Italie au Stade de
France. Les raisons du footballeur sont peut-être discutables car on peut penser qu’une fois encore, Lilian Thuram, dont l’inimitié avec Nicolas Sarkozy est bien connue, cherchait à provoquer le Ministre de l’Intérieur et à contester l’expulsion (pourtant légale) des ex-squatteurs de Cachan. Mais au moins utilise-t-il son propre argent pour un acte de compassion. Son geste démontre, une nouvelle fois, les vertus de la générosité privée, bien plus efficace et moralement supérieure à la « charité étatique » fondée sur l’extorsion des contribuables et dont l’échec n’est plus à prouver. Car, comme le dit l’association SOS Racisme, « inviter [les ex-squatters] au Stade de France, ce n'est pas récompenser ceux qui fraudent (...), c'est donner un moment de répit à des personnes victimes d'injustices créées par les politiques ». Pour SOS Racisme, il est vrai, l’injustice consiste en l’opération de police qui a mis fin au squat, alors que le squat est une grave atteinte au droit de propriété. Ces expulsions sont donc légitimes même si, effectivement, les squatteurs sont victimes, malgré eux, des « injustices créées par les politiques ». Ces injustices sont en effet le résultat de l'Etat-Providence, dont le coût exorbitant a fini par conduire les politiciens à prendre des mesures restrictives à l’immigration et donc attentatoires à la libre-circulation des personnes. Mais l’affaire « Thuram » est surtout intéressante par les réactions politiques qu’elle a suscitées. En l’espèce, voici un footballeur qui a exercé son droit le plus absolu de faire don de 70 places pour un match. Ce n’est pas exactement ce que pensent certains politiciens. La première réaction est venue de Jean-François Lamour, le Ministre des Sports : « Les joueurs sont libres d'inviter qui ils veulent. Je tiens simplement à dire à la Fédération française de football qu'elle soit vigilante à ce qu'un match de l'équipe de France ne soit pas instrumentalisé, qu'il n'y ait pas une polémique pour chaque match. Je pense que l'équipe de France mérite mieux ». Réaction pour le moins paradoxale : en résumé, les joueurs font ce qu’ils veulent mais la Fédération devrait garder un œil au cas où il apparaîtrait nécessaire de réguler cette liberté ! C’est la « liberté encadrée », comme dirait Sarkozy ! Jean-François Lamour somme la F.F.F. de mettre éventuellement en application ladite vigilance. La Fédération reçoit donc habilitation d’un Ministre pour restreindre une liberté fondamentale. La F.F.F. n'est elle pas une association privée indépendante de l’État? La seconde est venue d’Yves Jégo (qui a la double casquette de Député de Seine-et-Marne et de Secrétaire National de l’UMP) qui a précisé que l'on pouvait « être un grand sportif, un grand footballeur et se révéler un piètre individu sur le terrain de la politique ». On peut effectivement penser, comme nous l’avons dit ci-dessus, que Lilian Thuram ait envie de régler ses comptes avec le Ministre de l’Intérieur après les violents échanges verbaux entre ces deux vedettes médiatiques durant les émeutes des banlieues. Mais le fait qu’Yves Jégo place le geste du footballeur « sur le terrain de la politique » est particulièrement intéressant : en résumé, un individu se livrant à un don généreux (quelles que soient ses raisons) fait de la politique ! Ces propos sont révélateurs car ils montrent, une fois de plus, que nos élus ne supportent pas de voir des personnes privées les concurrencer sur le terrain de la solidarité. Un don n’aurait rien d’un geste purement privé, ne regarde-t-il pourtant pas que le donateur ? Non, il ressort de la sphère publique et Lilian Thuram doit maintenant rendre des comptes aux Français pour cette atteinte au monopole sacré de l’Etat en la matière, le Parlementaire expliquant également que « ceux qui veulent sombrer dans l'extrémisme démagogique et bien ne seront pas approuvés par les Français ». Manque de chance pour lui, un sondage a été réalisé, montrant que 73% des Français ne sont pas choqués par le geste de Thuram. C’est ce qui s’appelle « donner le bâton à ses adversaires pour se faire battre ». Sur son blog, le député de Seine-et-Marne prend acte de ce sondage mais regrette que le footballeur n’ait pas fait « plus » et « mieux » pour les squatteurs. Réaction quelque peu dangereuse mais reflétant bien la mentalité politique française : dès qu’un mécène accomplit un acte généreux, on va immédiatement le critiquer en ironisant sur le faible montant du don. Il s’agit d’une réaction dangereuse car elle enferme le donateur dans un piège vicieux qui l’obligera à adopter une position défensive en expliquant les raisons de la faiblesse de son don. La meilleure solution pour lui sera alors de ne plus donner du tout afin d’échapper aux inévitables critiques ! Le mot de la fin revient à Philippe de Villiers : le Président du Mouvement Pour la France a donné ainsi sa propre appréciation de la situation : « Je pense que Thuram et Vieira (qui a soutenu l’initiative de son ancien partenaire de club) peuvent aller plus loin et loger chez eux les sans-papiers de Cachan, les nourrir, leur fournir le gîte et le couvert ». Puis il poursuit : « il est toujours curieux de voir des milliardaires donner des leçons à la société ». On rétorquera au Député de Vendée qu’il est tout aussi curieux de voir un homme politique donner des leçons aux gens sur la façon de gérer leur fortune. Enfin, Philippe de Villiers termine sa petite intervention par cette superbe phrase très révélatrice de la vision politicienne de la société civile : « les footballeurs sont faits pour jouer au football ». Si le Président du MPF avait été au bout de son raisonnement, il aurait rajouté « et les politiciens pour s'occuper de la solidarité ». Un footballeur, c’est bien connu, doit se contenter de taper dans un ballon ! Il n’a pas l’intelligence d’esprit de nos Parlementaires pour savoir comment gérer sa fortune. Il veut faire un don ? Pas de problème, l’Etat sera là pour lui extorquer la plus grande partie de sa fortune à condition de la redistribuer de la manière qu’il jugera, lui, la plus juste ou la plus conforme à ses intérêts. Finalement, ce n’est pas tant les prétendues « ambitions politiques » de Lilian Thuram que les hommes de l’Etat n’ont pas supportées. C’est plutôt la concurrence impitoyable que le footballeur fait à ce dernier dans le domaine de la solidarité dont la puissance publique croyait avoir le monopole. D’ailleurs, on a appris sur RTL que la mairie de Cachan a financé les transports des ex-squatteurs vers le Stade de France (aux frais du contribuable, bien sûr). Nos institutions ne pouvaient laisser le champ libre à un « milliardaire » ! Dans ce cortège de réactions, la personne la plus inspirée aura peut-être été le sélectionneur, Raymond Domenech, qui avait affirmé au mois de Juin : « Il y a trop de cons en politique ».
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