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Nicolas Sarkozy, un "libéral-jacobin"

par Arthur Breitman, le 11/04/07
Analyse du programme électoral 2007 de Nicolas Sarkozy :


« La rupture tranquille » et non la « force tranquille », « l’ordre en mouvement » et non « l’ordre juste », Nicolas Sarkozy veut incarner un changement dans la politique française. Pourtant, si certaines parties de son discours sont novatrices, il semble étrangement proche des vieilles recettes étatistes françaises et ne craint pas les contradictions.


- Emploi :

Sarkozy veut s'attaquer au chômage, et certains y voient là son point fort. Quelques-unes de ses solutions sont effectivement pertinentes, contrairement à celles avancées par les autres candidats : par exemple, il ne veut pas pénaliser le travail autant qu'eux. Il propose la défiscalisation du travail des étudiants, la liberté de travailler pour les retraités, mais surtout – et enfin – l’ouverture du marché de l’ANPE aux entreprises privées. A cela s’ajoute une réduction annoncée de la fiscalité, et l’assurance que les aides sociales soient toujours moins lucratives que l’emploi. Voilà des propositions raisonnables…

A l'inverse, d’autres font frémir. Par exemple, il n'hésite pas à vouloir faire de l'euro « un outil de croissance d'emploi et de puissance économique ». Comment décoder cette phrase sans queue ni tête ? Comme de nombreux candidats, dont la candidate socialiste, dans le but d'obtenir une croissance artificielle par la dévaluation de la monnaie plutôt que d'oser mettre fin aux lourdeurs juridiques et fiscales françaises qui étouffent notre économie, Nicolas Sarkozy souhaite un contrôle politique de l'euro. Or la meilleure politique monétaire est de ne pas en avoir. Les expériences de contrôle politique de la monnaie sont à l'origine de la grande dépression des années 1930, de la crise argentine,  et ont plongé le Japon dans un marasme économique de grande ampleur. La monnaie n'est qu'un moyen de faire des échanges. Prétendre que les manipulations de la banque centrale, ou pire du gouvernement, peuvent résoudre la crise de l'emploi ou des problèmes économiques révèle une méconnaissance de l'économie bien caractéristique des jacobins français. L'inflation permet surtout au gouvernement de s'endetter plus facilement.

Le programme pour l'emploi de Nicolas Sarkozy est donc mi-chèvre mi-chou. Si ce dernier contient de bonnes mesures, il repose néanmoins sur les mêmes erreurs que celui des socialistes : relance par la « consommation » (or pour s'enrichir il faut d'abord produire, investir), aides sociales en tout genre qui favorisent le chômage au détriment du travail, et autres « solutions étatiques ». Le problème du chômage n'a qu'une solution : Libérer le travail, en laissant employeur et employés négocier sans entraves leur contrat de travail, et supprimer les aides qui incitent à rester oisif, à suivre de vagues « formations » plutôt que de se relancer dans le monde du travail pour rebondir après un licenciement. Une fois l'économie assainie, la stabilité de l'emploi et la prospérité reviendront. Les mesures de Nicolas Sarkozy tirent dans les deux sens. Si certaines pourront améliorer nettement la situation, d’autres ne feront qu'amplifier la dérive du système.

-  Education :

Voilà sans doute le sujet que Sarkozy semble le mieux avoir compris. En effet, il est partisan de la remise en cause de la planification éducative par la carte scolaire, se posant ainsi en défenseur de la liberté des parents de choisir l’école de leurs enfants. Mais dans le même temps, il veut limiter la portée de cette liberté en instaurant une obligation de mixité sociale, géographique et scolaire sur les établissements. Ces deux propositions sont bien entendues incompatibles et Sarkozy ne nous dit pas dans quelle mesure l’objectif de mixité sociale limitera la liberté du choix de l’établissement.

Sur le plan de la gestion des établissements, sans doute conscient qu’une définition centralisée des programmes pédagogiques ne peut s’adapter à la diversité des élèves, il propose que les établissements soient plus autonomes dans la définition de leur propre projet pédagogique. De même, Nicolas Sarkozy évoque un dispositif d’autonomisation des universités auquel elles pourraient souscrire selon la volonté de l’équipe dirigeante. L’autonomie des universités est bien entendu une très bonne chose, parce qu’il est impossible qu’une administration centrale puisse gérer plus d’un millions d’employés de manière efficace et adaptée à la diversité des millions d’étudiants français. Néanmoins, pourquoi Sarkozy souhaite-t-il conditionner cette mesure salutaire au bon vouloir des équipes dirigeantes des universités, c'est-à-dire aux syndicats de l’Education nationale ? Dans l'esprit de M. Sarkzoy, l’Education nationale est-elle au service des étudiants ou des syndicats de professeurs ?

-  Syndicalisme et services publics :


La France est le pays où l’on cumule le plus de grèves dans la fonction publique, tout en ayant un taux de syndicalisation très faible. Il ne fait aucun doute que les Français ne se reconnaissent pas dans le monopole syndical des grandes centrales. Sarkozy nous propose de bien timides mesures pour réconcilier les français avec leurs syndicats. Chose qui surprendra sans doute les citoyens des autres démocraties du monde, les élections syndicales à l’intérieur d’une entreprise sont un monopole légal des grandes centrales. En effet, ne peuvent s’y présenter au premier tour que les personnes désignées par ces centrales. Sarkozy nous propose donc de supprimer ce monopole de présentation au premier tour des élections professionnelles. Malheureusement, cela ne résoudra pas le problème de fond du syndicalisme français. Un syndicat ne sera représentatif de ses adhérents que lorsqu’il vivra des cotisations de ses adhérents, et non des subventions de l’Etat comme c'est le cas aujourd’hui. De même, les syndicats ne devraient pouvoir négocier des accords avec les employeurs qu'au nom des travailleurs qui lui ont donné mandat pour le faire (c'est-à-dire de leurs adhérents), et non pour le compte des autres travailleurs. En effet, seulement 4% des salariés du secteur privé se reconnaissent en eux.

Face à la prise d’otage permanente des services publics par les syndicats, Nicolas Sarkozy appelle à la création d'un service minimum garanti en cas de grève. Là encore, cela part d’une bonne idée, mais il passe à côté du problème de fond. Le contexte légal français conduit nécessairement à cette prise d’otage permanente des français. En effet, d’un côté nous avons les salariés du public qui jouissent à la fois de l’emploi à vie, de l’autre nous avons les salariés du privé condamnés à utiliser des services publics en monopole. Et au milieu de tout cela, nous avons le droit de grève érigé en principe constitutionnel. De fait, les salariés du public ne courent aucun risque à faire grève tout en étant assurés de causer une gêne considérable au reste de la population, afin de faire pression sur le gouvernement. Ce déséquilibre de pouvoir à l’avantage des salariés du public est injuste dans une démocratie. Nicolas Sarkozy peine donc à comprendre qu’il est inacceptable d’avoir un droit de grève absolu associé à un monopole de service public. Pourtant dans bon nombre de pays européens, le droit de grève est très logiquement illégal dans les services publics en monopole.

- Mondialisation :

La raison du changement pour Nicolas Sarkozy, c’est la nécessité de s’adapter à un monde nouveau ; par cette habile manœuvre il ménage les politiques précédentes. Ce monde nouveau, apprend-on, c’est la mondialisation. Sarkozy prétend favoriser le libre-échange, mais il ne paraît pas comprendre les fondements de ce dernier. Ainsi semble-t-il persuadé que la France doit exiger des contreparties sociales dans les autres pays (comprendre « harmonisation fiscale ») avant d'ouvrir son marché… mais l’ouverture du marché n’est pas un mal auquel on doit consentir par nécessité ! L’ouverture du marché est d’abord un droit, le droit des Français d’acheter leurs biens où ils le souhaitent à qui veut bien les leur vendre. C’est ensuite un bienfait économique pour l’ensemble du pays, même si la France est la seule à ouvrir son marché. Nicolas Sarkozy, dans ses paroles, montre qu’il est un partisan du protectionnisme. Il souhaite maintenir la PAC qui étouffe les pays du Sud ; son ouverture n’est vécue que comme une nécessité pragmatique : il reste dans l’âme un mercantiliste ignorant des échanges internationaux, ou bien au fait des intérêts particuliers d’une partie de son électorat.

Il n’est pas étonnant qu’il adapte le même type de raisonnement à l’immigration, qu’il veut « choisir » et non « subir ». Reprenant à son compte le poncif éculé, il clame que nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde. Ce qui est vrai, mais il confond « accueillir » et « subventionner ». La solution de Sarkozy est bancale. Il veut choisir l’immigration, ce qui ouvre la porte à l’arbitraire public que l’on connaît et à la mise en place d'une nouvelle bureaucratie. Plutôt que d’effectuer un tri coûteux et d’une moralité douteuse, il serait plus sain de supprimer les incitations à émigrer en France motivées par la perception d'allocations diverses. La France deviendrait alors une terre d’accueil pour tous ceux qui veulent y prospérer par leur travail. Parmi les pays les plus prospères du monde, nombreux sont le résultat d’une immigration récente : États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande… Il faut tempérer ce discours en reconnaissant que Sarkozy ne tombe pas complètement dans le piège nationaliste et protectionniste de l’extrême droite : il semble plus ouvert au libre-échange que les autres candidats. De même, l’immigration sous sa forme actuelle, c’est-à-dire subventionnée, est difficilement soutenable et à défaut d’apporter une solution libérale, Sarkozy apporte tout du moins une solution intermédiaire.

- Europe :

Le programme européen de Sarkozy est également assez effrayant : protéger, protéger, protéger. Notre mère poule semble oublier que cette « protection » est payée par les contribuables, qu'elle ne bénéficie pas à l’Union Européenne mais qu'elle lui coûte. Il ne s’arrête pas là et demande des harmonisations fiscales et sociales… il ne manquerait plus que nos concitoyens profitent des cieux plus cléments d’autres pays de l’Union. Il est vrai que la France fait un peu office de père fouettard dans la Communauté. C’est une image dont aimerait se défaire Sarkozy en rabaissant les autres pays à notre niveau. Il ne cache pas son objectif de faire accepter par l’Europe le respect de la « spécificité » des services publics nationaux. Le but non avoué est de préserver notre formidable système de santé (rejeté récemment à 70% par nos amis Helvètes). Pour Sarkozy, l’ouverture sur le monde, sur l’Europe, c’est avant tout tenter d’étendre les mauvaises pratiques de la France aux autres pays.


En bref :

Nicolas Sarkozy propose donc quelques pistes intéressantes qu’il ne pousse pas toujours assez loin, mais il reste toujours imprégné de la vision d’un Etat fort, centralisateur, contrôlant une bonne partie de la vie des Français. Sarkozy est également friand de droits-créances : droit opposable au logement, droit opposable à la garde des enfants, à la parité des salaires... Ces droits ne sont pas des droits authentiques, car pour exister ils doivent nécessairement violer les droits d'autres individus.

Le projet de Nicolas Sarkozy est un grand projet, et aucun aspect de notre vie ne devrait lui échapper. Cette brève analyse doit donc malheureusement passer sous silence nombre de ses propositions antilibérales. Lui aussi préconise par exemple un service civique obligatoire... Nous savions les jeunes taillables, les voici maintenant corvéables à merci.

Si quelques propositions témoignent d'un certain réalisme dans ses analyses, il a encore en tête trop de recettes étatiques. Certes, Sarkozy a fait de nombreux efforts de compréhension sur la fiscalité, la liberté de travailler, et il faut saluer comme il se doit ces avancées. Il fait cela tout en restant au moins en apparence favorable à la liberté des échanges. Ces maigres libertés, si elles nous sont enfin restituées, suffiront-elles à compenser les nouvelles interventions de l’État que nous promet Sarkozy ? On ne peut que l’espérer, mais le cœur n’y est pas.