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Les régimes spéciaux, une spécialité française bien indigeste

par Nicolas Moisset, le 12/10/07
Alors qu’un égalitarisme forcené marque depuis trop longtemps la moindre loi ou décision administrative en France, la survivance des régimes spéciaux a de quoi surprendre.  Elle est en effet à l’origine de trois injustices, d’autant plus criantes que la situation économique produite par trente années d’un lâche immobilisme ne devrait plus nous permettre de telles largesses depuis belle lurette. 

Les modalités de calcul des retraites constituent la première de ces injustices. Chaque régime spécial est un cas particulier, mais le principe d’inéquité  avec le régime des salariés du privé est toujours scrupuleusement respecté sur tous les plans. En défaveur du privé, bien entendu. Considérons l’exemple de la SNCF: taux de cotisation bien plus faible que le privé (7.85% du salaire hors prime contre 10.35% de l’ensemble des revenus), base de calcul incroyablement plus avantageuse (6 derniers mois contre les 25 meilleures années), revalorisation des pensions laissant l’inflation loin dernière, pas de décote par année manquante…

La seconde de ces injustices résulte du déséquilibre de ces régimes réservés aux employés des entreprises d’état concernées (EDF, GDF, SNCF, RATP, banque de France, aviation civile…), ainsi que du traitement que l’état y apporte. Car le déficit chronique outrageusement élevé des régimes spéciaux est tout bonnement pris en charge par les autres régimes. Cette interprétation de la solidarité a de quoi surprendre. Mais, après tout, Lénine ne considérait-il pas que «ce qui est à nous est nous, et ce qui est à vous est négociable». Bien entendu, un principe aussi déresponsabilisant n’a aucune chance d’amener ses bénéficiaire à quitter la fête, d’autant que les syndicats des bénéficiaires de ces régimes spéciaux disposent d’un pouvoir de nuisance suffisant pour paralyser sur place toute velléité d’abrogation de ce racket éhonté.

Enfin, troisième injustice et non des moindres, les régimes spéciaux (et eux seuls) considèrent la pénibilité du travail. En conséquence de quoi ils abaissent en proportion l’âge du départ à la retraite. Et ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère, comme on peut le constater avec l’exemple de la SNCF: 50 ans pour les conducteurs, et 55 pour les autres, tandis que les salariés du privé exerçant des métiers identiques partiront à 61 ans. A vrai dire, le niveau de pénibilité semble extrêmement contestable. La preuve, l’association Sauvegarde retraites a chiffré l’espérance de vie à la retraite, et le résultat est sans appel : 22.5 ans pour le privé, 28 pour la SNCF, 29 pour la RATP…

Manifestement, le mot injustice est un peu faible pour qualifier ce qui aboutit à un détournement de fonds massif au profit d’un nombre restreint de privilégiés. Cette aberration subsiste naturellement grâce au pouvoir de nuisance de ses bénéficiaires, mais aussi avec la complicité des bénéficiaires du régime spécial le plus outrancièrement avantageux : nos (très) chers parlementaires. On l’ignore trop souvent, ceux-ci peuvent prétendre à une retraite mensuelle de 1548€ après un seul mandat, la cumuler avec d’autres pensions, et même, quand ils sont fonctionnaires,  engranger pendant leurs mandats des droits à la retraite simultanés pour leur fonction d’origine.