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Bernanke, pompier pyromane

par Xavier Méra, le 16/01/08
Article diffusé dans le quotidien Les Echos du mercredi 16 janvier 2008.

En injectant des liquidités, les banques centrales encouragent les banques à s’exposer au risque d’illiquidité.

Alors que le président de la banque centrale américaine évoque une nouvelle baisse des taux de la Fed face à la crise du « subprime », il convient de s'interroger sur la source du risque systémique qu'elle est censée ainsi étouffer. On devrait notamment se demander si ce n'est pas l'organisation même du système bancaire qui est à la source des crises financières récurrentes et de leurs conséquences désastreuses.

Normalement, l'activité d'intermédiation financière des banques consiste à prêter à des individus des sommes empruntées à d'autres individus. Cependant, dans les systèmes bancaires contemporains, les banques peuvent procéder autrement, faire comme si les dépôts à vue étaient des emprunts et prêter l'argent ainsi collecté, bien qu'elles soient censées être capables de rendre les dépôts à la demande. Autrement dit, elles se mettent en position d'insolvabilité puisque leurs réserves ne sauraient couvrir leurs engagements. Les banques peuvent néanmoins fonctionner ainsi tant que les déposants ne souhaitent pas récupérer leur monnaie tous en même temps.

Elles ne peuvent cependant pas s'adonner à ces pratiques sans limite. En effet, lorsqu'une banque prête les dépôts de ses clients, cette monnaie est susceptible, à force de passer de main en main, d'être déposée dans d'autres banques. Après compensation entre les banques, celles qui ont relativement plus étendu leurs crédits doivent régler les autres grâce à leurs réserves. Ces banques s'exposent donc davantage au risque d'illiquidité.

La banque centrale, en obligeant les banques à être ses clientes grâce à son monopole d'émission des billets, centralise les réserves. Elle peut alors les faire augmenter en injectant de nouvelles liquidités dans le système. Une expansion coordonnée de leurs crédits devient dès lors possible car le problème du transfert des réserves des unes aux autres est repoussé. Mais la formation d'un tel édifice porte en elle la création d'un risque systémique : c'est parce que les réserves sont très faibles par rapport aux dépôts en général qu'une difficulté locale peut se transformer en effondrement du système.

Si une banque doit rembourser plus de monnaie qu'elle n'en a suite à la faillite d'un de ses débiteurs majeurs, elle doit emprunter à d'autres banques pour éviter la liquidation. Ces dernières sont confrontées au dilemme suivant : soit elles prêtent la monnaie, vidant ainsi leurs coffres et devenant elles-mêmes illiquides, soit elles refusent de le faire et la banque en difficulté est liquidée. Mais les clients de la banque en défaut seront alors eux-mêmes en incapacité de payer leurs engagements, provoquant des faillites en chaîne qui rendront illiquides les autres banques.

La « solution » habituelle est connue. La banque centrale injecte des liquidités et sauve ainsi les banques pour contrecarrer la contagion, de préférence avant que les premières faillites ne surviennent. C'est ce qu'on observe actuellement, la baisse répétée du Fed Fund Rate et du Discount Rate de la Fed étant une succession de pas dans ce sens. Les injections de liquidités augmentent les réserves des banques, mais cela ne fait que déplacer le problème. En effet, les banques vont pouvoir renouveler leurs émissions jusqu'à ce que la crise ressurgisse à une échelle plus grande puisque les crédits peuvent être multipliés en proportion de l'élargissement des réserves. Et elles seront d'autant plus enclines à multiplier les crédits que la perspective de futures injections de liquidités par les banques centrales en cas de problème les y encourage. Ainsi, la prise de risque excessive des banquiers est récompensée dans la mesure où ceux-ci en touchent les bénéfices sans en supporter pleinement les coûts.

Les banques centrales prétendent intervenir pour résoudre des problèmes de liquidité, mais il ne faut pas s'y tromper. Leur action encourage en réalité les banques à s'exposer au risque d'illiquidité. A contrario, si le ratio de réserves des banques était de 100 %, le risque systémique serait éliminé. Une politique visant à réduire ce risque systémique consiste donc à augmenter le ratio minimal de réserves des banques, ce que les banques seraient pressées de faire si elles n'avaient pas affaire à un prêteur en dernier ressort. Etant donné l'aléa moral ainsi créé par la banque centrale, c'est aujourd'hui son existence même qui doit être mise en question.

XAVIER MERA est analyste pour l'association Liberté chérie.