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Une nouvelle Amérique

par Édouard Fillias, le 04/11/04
La victoire de Bush semble surprendre. Les enquêtes d'opinion n'auguraient pourtant en rien du résultat final. Kerry et Bush sont restés en lice jusqu'au dernier round. Il est donc intriguant que certains s'étonnent de la victoire finale du tenant du titre. Pourquoi l'opposition américaine, l'opinion Européenne et une bonne partie de l'opinion internationale, s'étaient-elles forgées la certitude que John Kerry allait l'emporter ?

C'était, en effet, la conviction militante la plus répandue, notamment dans les classes intellectuelles, journalistiques et politiques, qui mêlaient étroitement désir et réalité. Les choses, pensaient-ils, devaient revenir à la normalité. Pour eux, G.W.Bush n'était pas un candidat légitime : rescapé du suffrage universel en Floride, son incompétence devait le condamner à une sanction électorale. Certains auraient voulu pouvoir écrire qu'il était hors-la-loi : selon eux, échappé du droit international et hors du droit positif, le Président renégat était en sursis. Il était devenu une aberration historique que l'on ne pouvait guère tolérer, entre gens raisonnables. Pourtant, en renouvelant son mandat sans aucune ambiguïté, le corps électoral américain rétablit pleinement la légitimité de Bush et surprend : la démocratie rattrape ici ses plus féroces zélateurs.

Mais la véritable surprise de l'élection de George Bush est ailleurs : pour la première fois, un Président américain ayant ouvertement justifié, lancé et conduit une guerre à l'étranger est réélu. A l'exception notoire des cas de James Madison, réélu quelques mois après la déclaration de guerre contre la Grande Bretagne, en 1812, de McKinley, réélu en 1900 malgré la brève guerre Hispano-américaine (1898), et surtout de Franklin Roosvelt, réélu en 1944 (sans avoir pour autant initié le conflit débuté en 1941), aucun autre Président américain n'avait, jusqu'à présent surmonté électoralement un mandat marqué par une guerre à l'étranger, qu'elle soit achevée ou en cours.

En effet, George Washington est élu après la guerre d'indépendance. James Polk, qui a mené la guerre contre le Mexique, meurt d'épuisement en 1849 sans s'être représenté en 1848. Woodrow Wilson est réélu en 1916, sur un thème de campagne particulièrement évocateur : « he kept us out of war » (il nous a gardé en dehors de la guerre). Wilson, finalement décidé à l'intervention en Europe en 1917, aura pour successeur Harding, élu président en 1921 sur un slogan : « Le retour à la normal ». Truman entre dans la guerre de Corée au cours de son second mandat. En revanche, c'est bien électoralement que sont sacrifiés les président Lyndon B.Johnson et Bush père, pour leurs engagements respectifs au Vietnam (subi plus que voulu pour Johnson) et dans le Golfe.

L'Amérique, traditionnellement, ne goûte pas les aventures expéditionnaires, fussent-elles justifiées par la nécessité de garantir une influence régionale (le « big stick » dans les Caraïbes et le Golfe du Mexique) ou de contrer le péril rouge. La doctrine de politique étrangère qui a toujours guidé les Etats-Unis est empreinte d'isolationnisme et de retenue. Légué par les Présidents Jefferson et Monroe, elle n'a connu que de rares exceptions : l'idéalisme d'un Wilson ou le volontarisme d'un Bush.

En effet, en choisissant de fonder son engagement en Irak sur la défense de la démocratie, plutôt que sur le droit international (que violait Saddam Hussein en refusant de se mettre en conformité avec ses obligations), en même temps qu'il annonçait une nouvelle guerre mondiale contre le terrorisme, Bush s'est inscrit profondément en rupture par rapport à la tradition politique américaine.

C'est pourquoi, aujourd'hui, la surprise vient essentiellement de la caution que les Américains apportent, contre toute attente, à cette ligne politique. Certains chercheront à réduire ce résultat à la crainte du Terrorisme et au souvenir du 11 septembre. Cet argument semble insuffisant pour contredire près de deux siècles de culture politique. Dans un contexte électoral où primait les questions internationales, au-delà même du scandale d'Abu Ghraib, de la difficile gestion de l'après-guerre en Irak et de l'absence des armes de destructions massives, les électeurs ont choisi de confirmer Bush. C'est donc là un choix fondateur.

Le vote pour Bush signale un profond changement de mentalité aux Etats-Unis. Il faut le reconnaître comme l'acceptation par le corps électoral du concept de « Guerre juste » et de droit d'ingérence dans les affaires d'un autre Etat, ainsi que de la notion de « Guerre contre le terrorisme ». C'est là un revirement important, qui fera certainement date. Il rompt avec la politique de Clinton et de la plupart des présidents, fondée sur le réalisme et l'interventionnisme modéré, ainsi que sur un traitement exclusivement policier de la question terroriste. John Kerry a probablement perdu les élections pour n'avoir pas sur clairement se positionner sur ces deux questions : il a hésité entre plusieurs attitudes au cours de la campagne, soutenant ou critiquant alternativement l'initiative de la guerre en Irak. Bush et Cheney n'auront laissé aucune place au doute quant à leurs positions : les Américains ont décidé en pleine connaissance de leurs mobiles affichés.

Ce vote est également révélateur du profond fossé creusé entre l'Europe et l'Amérique depuis l'attaque du World Trade Center. Contrairement à ce que suggérait la doxa européenne, les Américains n'ont pas subi la politique de Bush : ils l'ont soutenue et choisissent désormais de la reconduire. Ce constat est des plus déstabilisateurs pour l'ordre international établi depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, c'est désormais le principe même du dialogue multilatéral et l'inaliénabilité de la souveraineté des nations qui sont remis en cause.

Cette évolution est une chance à saisir pour le monde. En effet, depuis plusieurs décennies, le Concert des Nations semblait impuissant à régler le problème israélo-palestinien, à endiguer la montée du terrorisme pan-islamiste, à empêcher les massacres localisés (irak, rwanda, bosnie, tchétchénie), à contenir la prolifération nucléraire (Pakistan, Inde), et à forcer les Etats-voyous à cesser leurs activités criminelles (Corée du Nord, Iran, Irak, Syrie, Lybie, entre autres). L'ordre international légal, héritage du traité de San Francisco de 1945, ne masquait plus le désordre complet des affaires et les conséquences tragiques de ce désordre.

A l'aune du choix du peuple américain, il est donc probablement temps de nous interroger, nous autres européens, sur la pertinence de nos schémas de pensées et de concertation. L'Amérique pourrait être en train d'ouvrir une voie vers un nouveau mode d'action, plus adapté aux périls et aux enjeux de ce monde. Des actions diplomatiques, et si nécessaires militaires, conduites unilatéralement par des groupes de démocraties libérales au noms de principes élémentaires, à commencer par celui de la garantie de la sécurité collective, pourraient s'avérer d'un grand secours.

La qualité du redressement de l'Afghanistan, en bonne voie depuis l'élection de Karzaï, et de l'Irak, seront deux autres étapes essentielles pour convaincre l'Europe et le monde de revoir les anciennes conceptions des relations internationales. Ce débat dépasse les simples questions pétrolières et géostratégiques : il sera déterminant dans notre capacité à gérer un risque mondialisé, notamment terroriste, et par conséquent, à défendre nos libertés individuelles.