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![]() Civitas humana
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Synthèse du comité de lecture du 23 novembre 2004Invité : Alain-Gérard Slama Professeur à Sciences Po, éditorialiste au Figaro et chroniqueur sur France-Culture, Alain-Gérard Slama est un observateur attentif et expérimenté de l'évolution de la pensée politique en France et fait partie du club très fermé des grandes plumes de notre presse d'opinion nationale. Son immense culture philosophique et politique, sa grande rigueur intellectuelle et son incomparable finesse d'analyse en font un commentateur unanimement respecté par les politiques de toutes obédiences. Résolument ancré à droite il se définit volontiers comme un « gaullo-libéral » aussi attaché aux valeurs de liberté et de responsabilité individuelle que partisan d'un Etat-Nation apte à jouer pleinement son rôle dans sa sphère de compétence. Introduction par Sabine Hérold La discrimination positive telle qu'elle est prônée aujourd'hui en France par certains est la reprise des principes d'affirmative action qui ont été généralement abandonnés par les politiques américains dans les années 80 après avoir montré que leur application était plus contre-productive que réellement utile pour l'intégration économique et sociale des afro-américains. En France, 20 ans après ce constat d'échec outre-atlantique, l'idée ressurgit sous couvert de cohésion sociale avec notamment l'adoption par Sciences Po de places réservées à des candidats issus des ZEP ou la nomination médiatisée par Nicolas Sarkozy alors ministre de l'intérieur d'un préfet musulman. Cette résurgence en France d'un concept abandonné depuis longtemps aux USA faute de résultats probants pose clairement aux libéraux un problème éthique en regard de l'importance qu'ils accordent à l'individu en général. Outre le tour de passe-passe sémantique qui consiste à accoler l'épithète positif au mot discrimination ne cherche-t-on pas à remplacer une inégalité de fait à une inégalité de droit. Exposé d'André Gérard Slama (résumé) La disparition de l'Etat ouvre la voie à un communautarisme et à un identitarisme qui contredit totalement l'un des principes fondateurs de notre société ; celui du rapport entre l'Etat et l'individu. En prônant la discrimination positive au nom de sa supposée utilité sociale on abandonne de fait un grand principe issu des Lumières et notamment des pensées de Jean-Jacques Rousseau, on viole en fait un principe essentiel sur lequel repose notre modèle social. Dans le contrat social, Rousseau a le premier posé le principe de l'égalité des citoyens devant une loi librement votée par des individus libres et indépendants. Le projet sous-jacent était de substituer l'universalisme de la loi au rapport de forces entre les groupes sociaux identifiés. C'est le sens des mesures prises par la Constituante en matière d'émancipation civile des protestants et des juifs ou d'abolition des corporations. Ce principe n'est pas contradictoire avec l'existence de partis politiques et / ou de syndicats dès lors que ceux ci ne reposent pas sur une logique identitaire c'est à dire dès lors que la Liberté individuelle n'est pas bridée par un déterminisme de groupe. Il est à ce propos intéressant de noter que les totalitarismes qui ont marqué le monde du vingtième siècle se sont largement fondés sur une démarche d'opposition identitaire : les juifs contre les « aryens », les bourgeois contre les prolétaires. Refuser la discrimination positive c'est refuser de se définir à partir de la couleur de sa peau, de son origine ethnique, de sa religion... Ceci vaut aussi en matière de représentativité politique : existe-t-il une manière féminine, noire, chrétienne... de faire de la politique. En ce qui concerne les femmes en politique on peut en douter sur la base des exemples de mesdames Golda Meir, Margareth Thatcher ou Indira Gandhi, dont la détermination et le volontarisme n'avaient, semble-t-il, rien à envier à ceux de leurs homologues masculins... Sur ces bases on peut affirmer que la discrimination positive est un crime contre la raison et la Liberté. Par ailleurs, Rousseau a souligné que pour être acceptée par tous la Loi devait s'appliquer également à tous. En créant des dispositions particulières au bénéfice de tel ou tel groupe la discrimination positive détruit le sentiment de confiance sur lequel repose la démocratie elle-même puisqu'elle tend à spolier « légalement » d'une partie de ses droits une partie de la population au bénéfice d'une autre. La croyance en la nécessité de mesures relevant de la discrimination positive est aussi clairement liée au développement des valeurs compassionnelles qui jouent plus sur l'émotion que sur la raison et dont les excès sont parfois éclatant. A titre d'exemple, il est indiscutable que la France a contracté une dette à l'égard des harkis, pour autant on peut se demander si cette créance doit nécessairement se transmettre de génération en génération, aujourd'hui au bénéfice des petits enfants de ceux qui furent d'indiscutables victimes. En y réfléchissant on voit que loin d'intégrer, la discrimination positive fait éclater la société en sous-groupes. C'est le constat qui a été fait aux USA à propos de l'affirmative action qui n'a in fine qu'abouti à renforcer les revendications liées à l'appartenance ethnique. Dans le même esprit et sous-tendant largement les arguments en faveur de la discrimination positive, on trouve le développement du « politiquement correct », dont les dérives sémantiques relèvent souvent de ce que Molière dénonçait dans les Précieuses Ridicules et qui se fonde sur le principe de « touche pas à ma spécificité ! ». La généralisation aux USA du politiquement correct a accompagné les expériences d'affirmative action et a considérablement renforcé la judiciarisation de la société pour le plus grand profit des avocats. En France il semble heureusement qu'une prise de conscience soit en train de se produire sur les effets négatifs du politiquement correct sur la Liberté d'expression comme en témoigne l'avis négatif rendu par la Commission Consultative des Droits de l'Homme sur la loi réprimant les propos homophobes. En conclusion on peut affirmer que non seulement la discrimination positive n'apporte pas de réponse durable aux problèmes sociaux qu'elle entend soulager mais aussi qu'elle marque une réelle démission par rapport au projet social issu des Lumières. Il n'est sans doute pas anodin que ce projet ait pris de la vigueur au fur et à mesure que les effets de la mondialisation se faisaient sentir ; il est clair par ailleurs que l'émancipation des individus via leur responsabilisation est un projet moins facile à « vendre » que le compassionnel... Curieusement c'est le bicentenaire de la Révolution qui a marqué en France l'émergence de ces projets et, depuis, on assiste à une vague de reféodalisation contradictoire avec le projet des Lumières. Débats (principaux points évoqués) Le rôle des intellectuels, la connivence journalistes / politiques : L'intellectuel a définitivement cédé la place à l'expert et, par ailleurs plus personne n'accorde de réelle crédibilité aux journalistes qui, contrairement à leurs homologues anglo-saxons, ne possèdent pas toujours suffisamment leurs dossiers pour contredire les politiques. Le sentiment de collusion entre les médias et la presse engendre les soupçons du public : la presse en France n'a pas compris qu'elle était un pouvoir. Les raisons de l'abandon de l'affirmative action aux USA : Elles sont essentiellement liées à leur contre-productivité en matière d'intégration et à leur effet de renforcement de l'ethnicisation sociale. La question n'est pas tant celle du diplôme que celle de ce que l'on peut en faire. Les diplômés noirs peuvent légitimement considérer comme frustrant le fait que l'on puisse penser qu'ils ont obtenu leurs diplômes sur le seul critère de la couleur de leur peau. Le régime de retraite : Tel qu'il existe en France à l'heure actuelle, il peut être assimilé à de la discrimination positive au bénéfice des fonctionnaires et des agents des entreprises publiques puisqu'il aboutit à diminuer les droits des salariés du privé au profit de ceux du public. Il y a donc spoliation des uns au profit des autres ce qui est constitutif de discrimination. Le système de bourses : Tel que pratiqué en France jusqu'à présent, ce système ne relève pas de pratiques discriminatoires, fussent-elles « positives », dans la mesure où les critères d'attribution ne sont pas fondés sur une appartenance. Même si rien n'est gratuit, leur attribution relève plus de la théorie de Rawls sur le « voile invisible » que de la discrimination. Par contre le fait de réserver une partie des places disponibles à Sciences Po à des membres de telle ou telle communauté est spoliateur pour ceux qui n'en font pas partie. Une politique à courte vue au détriment de la Liberté : La discrimination positive marque indiscutablement une volonté politique de privilégier la résorption des symptômes au détriment des causes profondes des déséquilibres sociaux. Le risque est d'assister à un déchaînement des tensions communautaires au détriment des principes fondateurs de la société. Le débat peut se résumer à l'opposition entre la Liberté qui est un droit naturel et l'égalité qui est un droit positif. En prônant la discrimination positive on tend à sacrifier la Liberté au principe d'égalité.
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