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Pourtant point n'est besoin d'aller chercher bien loin pour s'en convaincre. Cela apparaît clairement dans plusieurs encycliques, et tout particulièrement dans celle qui est peut-être la plus importante de son magistère "Centesimus Annus". On la trouve facilement, par exemple chez l'éditeur Pierre Téqui (82 Rue Bonaparte, 75006 Paris) qui en a fait un petit livre de 110 pages de format 11x20. Elle est particulièrement facile à lire, et l'on s'étonne donc qu'elle n'ait pas davantage intéressé ceux qui ont écrit sur le pape ces derniers temps, et qu'elle n'ait pas fait l'objet de plus de citations. Cet article tente de réparer cette lacune. Si cette encyclique est si importante, c'est parce qu'elle s'inscrit comme une étape décisive dans une réflexion de l'église sur sa doctrine économique et sociale, réflexion qui s'est poursuivie pendant un siècle. Elle a été écrite pour le centième anniversaire de la non moins fameuse encyclique de Léon XIII, parue en 1891 sous le titre "Rerum Novarum", sous-titre "Condition des ouvriers et Restauration sociale". Devant le double phénomène des révolutions politiques en Europe, et de la Révolution Industrielle, qui créaient une situation nouvelle ("Rerum Novarum" veut dire "des choses nouvelles"), Léon XIII avait jugé nécessaire de définir par une encyclique la position de l'église sur les phénomènes socio-économiques. Pour le quarantième anniversaire de "Rerum Novarum", en 1931, Pie XI écrivit l'encyclique "Quadragesimo Anno" (la quarantième année), qui précisait certains points de la doctrine à la lumière de l'extension de l'étatisme. En particulier, il affirmait le "principe de subsidiarité", cher aux libéraux. De la même façon, l'expérience désastreuse du totalitarisme dans tant de pays, de 1931 à nos jours, conduisit Jean-Paul II à introduire de nouvelles précisions dans la doctrine. D'autres textes de moindre importance furent émis par divers papes sur le même sujet entre 1931 et 1991, mais comme Jean-Paul II fait référence de manière précise et explicite à chacun de ses prédécesseurs, il suffit de lire "Centesimus Annus" pour connaître à la fois la doctrine actuelle et son évolution. Une raison de plus de lire ce texte. Dans un communiqué de presse commenté par le cardinal Etchegaray, le Vatican a précisé que si l'on devait résumer l'encyclique en une citation, il faudrait prendre la suivante, à condition de la reproduire dans son intégralité (ce que la plupart de journaux français n'ont pas fait): "Peut-on dire que, après l'échec du communisme, le capitalisme est le système social qui l'emporte et que c'est vers lui que s'orientent les efforts des pays qui cherchent à reconstruire leur économie et leur société ? Est-ce ce modèle qu'il faut proposer aux pays du Tiers-Monde qui cherchent la voie du vrai progrès de leur économie et de leur société civile ? La réponse est évidemment complexe. Si, sous le nom de "capitalisme", on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s'il serait peut-être plus approprié de parler d'"économie d'entreprise" ou d'"économie de marché", ou simplement d'"économie libre". Mais si par "capitalisme" on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l'axe est d'ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative." Mais il y a bien d'autres passages de cette encyclique propres à réjouir le coeur des libéraux. Dans le cadre limité de cet article, nous nous bornerons à trois. L'homme s'épanouit par son intelligence et sa liberté, et, ce faisant, il prend comme objet et comme instrument les éléments du monde et il se les approprie. Le fondement du droit d'initiative et de propriété individuelle réside dans cette nature de son action. Par son travail, l'homme se dépense non seulement pour lui-même, mais aussi pour les autres et avec les autres : chacun collabore au travail et au bien d'autrui. ... L'homme tend vers le bien, mais il est aussi capable de mal ; il peut transcender son intérêt immédiat et pourtant lui rester lié. L'ordre social sera d'autant plus ferme qu'il tiendra davantage compte de ce fait et qu'il n'opposera pas l'intérêt personnel à celui de la société dans son ensemble, mais qu'il cherchera plutôt comment assurer leur fructueuse coordination. En effet, là où l'intérêt individuel est supprimé par la violence, il est remplacé par un système écrasant de contrôle bureaucratique qui tarit les sources de l'initiative et de la créativité. Quand les hommes croient posséder le secret d'une organisation sociale parfaite qui rend le mal impossible, ils pensent aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence ou le mensonge, pour la réaliser. La politique devient alors une "religion séculière" qui croit bâtir le paradis en ce monde. ... L'erreur fondamentale du "socialisme" est de caractère anthropologique. En effet, il considère l'individu comme un simple élément, une molécule de l'organisme social, de sorte que le bien de chacun est tout entier subordonné au fonctionnement du mécanisme économique et social, tandis que, par ailleurs, il estime que ce même bien de l'individu peut être atteint hors de tout choix autonome de sa part, hors de sa seule et exclusive décision responsable devant le bien ou le mal.L'homme est ainsi réduit à un ensemble de relations sociales, et c'est alors que disparaît le concept de personne comme sujet autonome de décision morale qui construit l'ordre social par cette décision. De cette conception erronée de la personne découlent la déformation du droit qui définit la sphère d'exercice de la liberté, ainsi que le refus de la propriété privée. En effet, l'homme - dépossédé de ce qu'il pourrait dire "sien" et de la possibilité de gagner sa vie par ses initiatives - en vient à dépendre de la machine sociale et de ceux qui la contrôlent ; cela lui rend beaucoup plus difficile la reconnaissance de sa propre dignité de personne et entrave la progression vers la constitution d'une authentique communauté humaine. Si Jean-Paul II apporte quelques précisions justifiées par son expérience concrète du totalitarisme, il ne se démarque pas pour autant de ses prédécesseurs. Léon XIII lisait et admirait Bastiat. Lorsqu'il n'était encore que le cardinal Joachim PECCI, il avait écrit une lettre pastorale intitulée "L'Eglise et la Civilisation", adressée au clergé et au peuple de Pérouse à l'occasion du carême de 1877, qui citait un long passage des "Harmonies Economiques". Quant à Pie XI, voici ce qu'il dit dans "Quadragesimo Anno" : "De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative, et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler de manière très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste, et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. L'objet naturel de toute intervention en matière sociale est d'aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber. Que l'autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de moins d'importance où se disperseraient à l'excès son effort; elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n'appartiennent qu'à elle, parce qu'elle seule peut les remplir; diriger, surveiller, stimuler, contenir selon que le comportent les circonstances, ou l'exige la nécessité. Que les gouvernements en soient donc bien persuadés : plus parfaitement sera réalisé l'ordre hiérarchique des divers groupements selon ce principe de la fonction supplétive de toute collectivité, plus grande seront l'autorité et la puissance sociale, plus heureux et plus prospère l'état des affaires publiques". Soyons clairs : aucun de ces trois grands papes n'avait dévié par rapport à l'essence même de la pensée chrétienne. On s'en convaincra en lisant le petit chef d'oeuvre de Charles Gave 1 intitulé "Un libéral nommé Jésus" (Bourin éditeur, 2005). Si l'on veut remonter encore plus loin, on se souviendra des quatre commandements relatifs à la vie en Société donnés par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï2 : Tu ne tueras pas Tu ne mentiras pas Tu ne voleras pas Tu n'envieras pas les biens de ton prochain. Ceci est exactement la morale du libéral. Comme le dit si bien François Guillaumat3 , un voleur, pour le libéral, ce n'est pas celui qui respecte les procédures étatiques relatives au vol. C'est celui qui s'empare du bien d'autrui sans son consentement ; quel que soit l'agresseur, la victime, le motif du vol, la destination du butin, ou encore le nombre de personnes qui approuvent ce vol ou nient qu'il en est un... Quant à savoir de quel côté se trouve le Décalogue, il suffit de se demander s'il dit : "tu feras comme disent les hommes de l'Etat", ou si au contraire il répète : "tu ne voleras pas", etc. 1: Financier international. Auteur de "Des lions menés par des ânes". 2: Sur les dix commandements, les quatre premiers sont relatifs aux rapports entre l'homme et Dieu; deux autres sont relatifs aux rapports au sein de la famille. 3: Dans la préface du livre de Patrick Simon Peut on être catholique et libéral?
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