|
Cette semaine par Patrick de Carolis
Libéraux, la jeune garde est en marche !
Contre Bové! Pour la recherche sur les OGM!
Sabine Herold, libéralisme, j'écris ton nom
"Il y a trop de lois liberticides dans ce pays!" - Intervention de Thierry Desjardins lors de l'AG
Sabine Hérold promue Jeanne d'Arc des libéraux
Le président du Comité Nice Côte d'Azur Liberté Chérie présente son association
Discours de Christophe Maillard le 27 octobre à Lyon
Trois questions à Sabine Hérold, porte-parole de l'association "Liberté, j'écris ton nom !"
Une Rémoise, égérie du libéralisme
La Jeanne d'Arc des libéraux
Mademoiselle Thatcher
| |
Si c'est un homme
par Primo Levi
Ce livre est sans conteste l'un des témoignages les plus bouleversants sur
l'expérien...
|
|
De Cancun à Cancon, nos villages à l'heure de la mondialisation
le 13/10/03
par Dominique Rizet, Sébastien Le Fol
Source : Le Figaro Magazine A Cancun au Mexique, le commerce mondial a fixé cette semaine ses nouvelles règles du jeu. Mais qu'en dit-on en France ? Choses vues et entendues.
La bastide a tenu bon. Pendant quatre jours, du 10 au 14 septembre, perché au sommet de son histoire, le petit village de Cancon (Lot-et-Garonne) a résisté aux assauts répétés des journalistes curieux et aux discours enflammés du contre-sommet de Cancon, organisé par la Confédération paysanne pour protester contre l'ordre du jour de la réunion à... Cancun (Mexique) de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Cancon, chef-lieu de canton du haut Agenais, capitale de la noisette et pays du pruneau. C'est ici que José Bové, bénéficiaire d'un aménagement de sa peine, mais empêché de quitter la France, a finalement choisi de venir manifester contre la mondialisation. Mais le leader de la Confédération paysanne est venu raconter une histoire que les 1 314 Canconnaises et Canconnais connaissent depuis bien longtemps. Que pouvait-il révéler à «ceux d'ici » sur la difficulté du métier d'agriculteur, sa non-reconnaissance, les dangers de l'uniformisation mondiale et les diktats des organisations inter-continentales ? Que pouvait-il trouver là-bas comme argument pour convaincre ceux qui, contrairement à lui, ne diabolisent pas la mondialisation ou cherchent à en maîtriser l'inexorable dynamique ?
- Si on me demande ce que je pense de la mondialisation, confie le maire de Cancon, Jean-Claude Gouget, je réponds tout simplement en parlant de mon village. Pour moi, tout part d'ici. Il faut dire que si notre production de noisettes est surtout exportée vers les pays nordiques, en Hollande, en Allemagne et en Norvège, nous voudrions bien nous faire connaître ailleurs. On est plutôt tournés vers l'Europe, mais pourquoi ne pas envisager d'aller bien au-delà ?
Et de conclure :
-A Cancon aussi la mondialisation a ses pour et ses contre. Moi je suis d'accord avec Bové sur certains points, seulement je suis bien obligé de passer par la coopérative pour écouler mes 30 tonnes de prunes annuelles !Et ça, à la Confédération paysanne, ils n'en parlent pas.
De Cancun à Cancon. Simple jeu de mots ou bien José Bové a-t-il entendu parler du caractère bien trempé que l'on prête aux Canconnais depuis le Moyen Age, quand le seigneur Pons Amanieu de Madaillan surveillait jalousement la contrée du haut de sa forteresse, tournée vers le monde hostile et dont ne subsiste aujourd'hui qu'une tour ?
Porte-parole de la Confédération paysanne du Lot-et-Garonne, Christian Crouzet s'est bien amusé en apprenant le choix de Bové, mais il lui trouve aussi «une explication rationnelle» :
- Pour lutter contre l'international qui crée des déséquilibres en imposant une seule poli-tique, il faut à nouveau appréhender les choses au niveau local, répète Crouzet.
C'est aussi l'avis de jeunes agriculteurs voisins venus aider aux préparatifs du rassemblement de Cancon. Comme l'un d'eux, Didier Scouarnec, ils n'ont pas attendu le passage de Bové pour manifester à leur façon leur désaccord avec la politique agricole mondiale. Une centaine de fermes dans le canton
- Chaque année, en juillet, raconte Scouarnec, lors du Comice de Cancon (NDLR : la grande foire aux vaches grasses blondes d'Aquitaine), nous participons à une course de moissonneuses-batteuses en nocturne. C'est une sorte de stock-car impressionnant qui réunit un public très nombreux Chaque engin a un nom. Ceux des autres villages ont baptisés les leurs Terminator 2 ou Marguerite. Mais les nôtres s'appellent PAC, comme «Paysans Appauvris Constamment», CTE, comme « Contraintes Technocrates Écoeurantes » et OGM, comme « Organisation Générale Malade »...
- José Bové passe peut-être bien dans le paysage, mais pas chez les paysans, ironise Sabrina.
Agée de 32 ans, elle est arboricultrice et présidente des Jeunes Agriculteurs du Lot-et-Garonne. Avec son mari, Patrick Chassac, elle exploite, depuis 1990, 50 hectares de noisetiers et de pruniers, après avoir repris la ferme de ses beaux-parents. Tout de suite, ils sont passés de la polyculture traditionnelle à l'arboriculturequasi scientifique avec étude des sols, de la rentabilité et de la qualité.
- Aujourd'hui, insiste Patrick en dévoilant les graphiques informatiques de ses courbes de production, année par année, nous devons défendre notre outil de travail. En cela José Bové est un soutien pour nous. Pour le reste, son discours est à l'origine d'amalgames dangereux : désormais, si l'on est membre de la FNSEA (NDLR : Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles) et si l'on a un compte au Crédit agricole, on est catalogué « agriculteur pollueur ». Ça, on le doit à Bové qui, pour se faire une place, a écrasé le monde agricole. Pour moi, ce gars-là est un Parisien en mal d'agriculture.
Cap à l'ouest. Ce vendredi 5 septembre, à la gare de Brest, au bout du Finistère, les jeunes libéraux de l'association Liberté, j'écris ton nom accueillent les participants à leur première université d'été dans une ambiance plus proche du pique-nique familial que du complot poli-tique. Ils ont entre 20 et 30 ans, des concours à passer en septembre et leurs idoles à eux n'ont rien d'altermondialistes. Ce ne sont ni José Bové ni le sous-commandant Marcos mais Adam Smith, Alexis de Tocqueville et Friedrich Hayek.
- José Bové est le masque moderne du conservatisme. En s'opposant à la mondialisation, il s'oppose au libre échange et in fine à la liberté, affirme Edouard Fillias, le président de l'association qui, à la surprise générale, a fait manifester 100 000 personnes à travers toute la France en juin dernier pour dire oui aux réformes. Sortis de la gare de Brest, ils ont pris la direction de Landéda, ses 3 000 habitants, son père Jaouen et sa côte des Légendes, dont Eric Tabarly disait, paraît-il, qu'elle était l'une des plus belles du monde.
L'université d'été de Liberté, j'écris ton nom se tient au Centre de la mer parmi les stagiaires de l'UCPA. A l'entrée, un panneau de fortune, installé par des militants de gauche, interpelle les participants : « Savez-vous que Paul Eluard était communiste ?» Une allusion au nom de l'association, emprunté au célèbre poète. Huard, marque déposée ?
« Cancon, c'est pas le loft ! »
A l'inauguration de la manifestation, on croise une journaliste de Time Magazine et une autre du Philadelphia Inquirer. Les Américains trouvent «très sympathiques » ces jeunes Frenchies qui « osent se proclamer libéraux ».
Discours de bienvenue du maire de Landéda. Il apprécie l'initiative des jeunes libéraux, mais il rappelle que sans l'aide de l'Etat et des collectivités locales, il ne pourrait pas agrandir son port. Murmures dans l'assistance...
Peu de filles ont répondu à l'appel de Liberté, j'écris ton nom. Une dizaine tout au plus sur une centaine de participants. Parmi elles, l'égérie du mouvement, son atout charme. Elle s'appelle Sabine Herold et l'on a pu voir pour la première fois son visage dans Le Figaro Magazine en juin dernier. Les Britanniques la surnomment «Mademoiselle Thatcher » ou « la nouvelle Jeanne d'Arc », en français dans le texte. Cette étudiante, qui passe actuellement les écrits de l'Essec, anime à Landéda un atelier sur la stratégie médiatique de l'association. Problème posé : «Quels mots et quelles méthodes utiliser pour être entendus et compris ?» Un participant vante les livrets thématiques du mouvement Attac, « très bien faits et pas chers». Sabine acquiesce tout en mettant en garde ses petits camarades :
- Faire de l'agit-prop est une solution, mais le risque est un phénomène de « bovéisation ».
A Cancon, tout le monde ne bovéise pas, loin de là. A l'Hôtel des Voyageurs, les conversations roulent : «Bové et Cancon, on est partenaires-associés, c'est tout !» ; «On va tout de même pas lui dire : merci, monsieur Bové» ; «Cancon, c'est pas le loft» ; «Bové, c'est le Poujade du moment» ; «Il vaut mieux voir clair avec des bougies qu'être aveuglé par des phares »... Car à Cancon, on aime la discrétion. Ici, le monde tient dans une noisette. L'idée d'en planter en quantité industrielle est née il y a vingt-cinq ans.
Une petite troupe d'agriculteurs s'est alors lancée à la recherche d'un fruit dans la culture duquel la France était déficitaire. Après un voyage d'études en Turquie, puis en Espagne, ils ont choisi la noisette, « fruit sec à coque », puis, après un autre voyage aux Etats-Unis, ils ont opté pour la technique dite du « noisetier sur tronc ». Pour faire de Cancon la capitale de la noisette, et pour centraliser dans un même lieu le traitement et le conditionnement, l'idée d'une coopérative s'est imposée.
- Comme au rugby, l'effort de chacun est devenu la force de tous, raconte le directeur général de la coopérative Unicoque, Christian Pezzini. Ici, la mondialisation, on connaît depuis longtemps. José Bové la conteste, mais nous on la subit et, chaque jour, on essaie de la contrer. Grâce à elle, nous avons tout construit. A cause d'elle, nous avons retourné la terre, planté des noisetiers et accepté de prendre des risques. Nous nous sommes remis en question et nous sommes devenus - mais oui f - un leader mondial. Cette réussite ne nous a pas été donnée. Depuis vingt-cinq ans, nos principaux concurrents sont les Américains et les Turcs. Les 250 producteurs de noisettes qui nous suivent n'ont pas peur de ce marché ouvert. Nous vivons avec cette mondialisation des échanges et je pense qu'elle n'est pas négative puisqu'elle fait vivre Cancon.
L'affaire des 10% a fait scandale
Les Pascalie font partie de ces pionniers de la mondialisation vue de Cancon. Cette vieille famille, qui a donné deux maires à la commune, a toujours vécu de l'arboriculture. Depuis la fin de l'été et pendant un mois encore, jour et nuit, Jean-Paul surveillera la cuisson de ses prunes. Toutes les deux heures, il contrôlera seul leur consistance. Seul parce que lui a choisi de ne pas transporter sa récolte dans une coopérative. Il est un peu têtu, Jean-Paul Pascalie. Il a même piqué un coup de sang en apprenant que, non contente de se réserver l'exclusivité de la vente des boissons sur le site du rassemblement des altermondialistes à Cancon, l'antenne départementale de la Confédération paysanne demanderait aux commerçants du village autorisés à vendre de la nourriture de lui reverser 10 % de leurs revenus. Du coup, les Pascalie, qui avaient accepté de prêter gracieusement leurs champs pour le stationnement, ont changé d'avis et fait savoir que l'accès à leurs prairies serait interdit aux voitures tant que les organisateurs maintiendraient leurs exigences.
- Et s'ils ne comprennent pas, tonne Pascalie, j'irai labourer mon champ et on verra s'ils veulent toujours y garer leurs voitures !
Au Café du Commerce, Guy Delsol, le patron, est le seul à avoir fait savoir aux amis de José Bové qu'il n'appréciait ni le «racket» ni la concurrence de la Confédération paysanne. Dès la semaine dernière, sur les fenêtres du café, il a accroché de longues banderoles : «Ici, José buvait. Faites comme lui !» En attendant, le cafetier ne décolère pas :
- C'est pas une histoire d'argent, c'est une question de principe. Qu'on me demande de payer pour installer un stand, je suis d'accord, mais pas de cette façon là !
- II nous parait normal que chacun participe, mais peut-être aurions-nous dû demander cette participation d'une autre façon, concède Christian Crouzet.
"Le libéralisme, c'est total subversif !"
Ici, ce syndicaliste et producteur de semences est un peu l'ambassadeur de José Bové. Pas question que des histoires d'intendance viennent brouiller le message de l'«anti-sommet» de Cancon. L'important, pour lui, c'est de « combattre la mondialisation par tous les moyens». Et le discours en béton armé est en place :
- Si la mondialisation favorise des échanges humains, ça m'intéresse, argumente Crouzet. Mais si elle n'est qu'une compétition sans règles entre des territoires qui mènent une lutte inégale parce que certains sont plus grands que d'autres, elle n'a plus aucun sens. Le marché est décidé par les trusts agroalimentaires qui achètent la matière première la moins chère pour pire un maximum de profits. Ces pratiques ultralibérales sont à l'opposé des intérêts des paysans et, par effet d'entraînement, des populations de leur pays.
Au bout du Finistère, à Landéda, dîner studieux chez Captain Crêpes. Au menu des discussions : qu'est-ce qu'être libéral aujourd'hui en France ? Pour les étudiants venus participer à la première université d'été de Liberté j'écris ton nom, le libéralisme « est trop souvent réduit à sa dimension économique. » «lili» (libéraux-libertaires) et «licon» (libéraux-conservateurs) ferraillent à coups de définitions.
- C'est la liberté pour tout individu de décider pour lui-même !, lance Anthony, 20 ans, étudiant en fac de lettres.
- C'est total subversif ! renchérit un participant qui ne fait pas l'unanimité.
- Au contraire, poursuit un autre, nous voulons promouvoir son message philosophique : la liberté individuelle. Le marché n'est qu'un moyen, pas une fin.
Discrètement, un jeune homme écoute et intervient peu. Il a le nez et l'intonation du général de Gaulle. Pas étonnant, c'est son arrière-petit-fils. Le jeune Henri de Gaulle assiste aux débats de Landéda. Son rôle ici ?
- Ni adhérent ni sympathisant, mais spectateur.
Le gaullisme est-il soluble dans le libéralisme ? La question est d'actualité. Elle est dans l'air. A Landéda, une dizaine d'ateliers ont été organisés. L'un est consacré à une réflexion sur « Europe et mondialisation ». Premier constat : La France est le pays où la libéralisation de l'économie est la moins avancée, mais où sa contestation est la plus forte » Second constat : «Nous vivons déjà dans une réalité mondialisée. S'y opposer, c'est nier le réel. » Un adhérent s'insurge contre la notion de «souveraineté alimentaire des peuples » défendue par José Bové à Cancon.
- Si je comprends bien, il nous faut vivre le plus possible en autarcie, ironise-il.
Un autre nuance :
- Dans la pratique, le discours altermondialiste ne change rien à l'attitude des gens. D'ailleurs, les altermondialistes sont les premiers à utiliser la mondialisation pour communiquer..
Retour à Cancon, sous les projecteurs. Le conseiller municipal, Jean-Jacques Libournet, est le globe-trotter du village. Pour une société parisienne spécialisée dans les chantiers en pays dangereux et zones à risque, il parcourt la planète d'un continent à l'autre, mais il est resté un enfant fidèle du pays.
- Je pars toujours en mission avec un tas de sacs de noisettes et je crois, confie-t-il en souriant, en avoir transporté dans tous les pays. Partout, je parle de Cancon, le dernier village du monde avant le paradis.
Il en est tellement persuadé, le conseiller municipal, qu'il a décidé de prendre en charge les relations publiques de la commune dans les journées qui ont précédé l'arrivée du leader paysan. Installé à l'office du tourisme jusque tard dans la nuit, Jean-Jacques Libournet entend tout faire pour que le monde n'ignore rien de Cancon.
Bové n'est pour nous qu'un prétexte, une vague providentielle sur laquelle nous allons surfer, prévient-il. L'essentiel est que l'on parle de Cancon. Et ça marche : on approche main-tenant les 10 000 visiteurs sur notre site Inter-net ! Cette fête de Bové est providentielle. Elle nous met sous les projecteurs alors que les gens d'ici ont parfois l'impression de passer à côté de la chance. Car à Cancon on se souvient de l'immense injustice d'un soir de 1989. Jean-Jacques Libournet raconte :
- Nous avions élu Miss Quatre-Cantons. L'élection avait lieu à Cancon et Peggy Zlotkowsky du village de Monflanquin, a été choisie. On a décidé, de la présenter à Lectoure, dans le Gers. Là, elle est devenue Miss Gascogne. Alors, on a fait un loto à Cancon pour lui payer une robe afin qu'elle fuisse partici-per et gagner le concours de Miss Aquitaine. Mais quand elle est devenue Miss France, elle s'est évanouie en direct à la télévision. Elle a rouvert les yeux et quelqu'un lui a demandé de dire dans un micro d'où elle venait. Elle a répondu : Je viens de Monflanquin », alors que tout était parti de notre commune. Pour rattraper ça, on a fait venir la présidente du comité Miss France chez nous, à Cancon !
Dans quelques jours, au Café du Commerce, quand la poussière de la fête antimondialiste sera retombée, s'il y a une injustice dont on continuera de faire encore tout un monde à Cancon, ce sera à coup sûr celle de l'oubli d'une certaine Miss France, un certain soir de 1989.
|