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Etre libéral

par Heïdi Barré-Mérand, le 26/05/05
Etre libéral ne constitue pas un horizon de vie comme un autre. Cela ne renvoie pas à une manière d'être relevant d'un choix parmi d'autres, comme si le relativisme des valeurs revendiqué par ceux qui, sous le masque de la tolérance cachent en fait le visage de l'irresponsabilité (celui de tous les dangers), pouvait abdiquer ce qui, à mon sens, constitue la seule et unique façon d'être pleinement homme. Le libéralisme n'est donc pas seulement une posture économique ou politique ; il renvoie d'abord et avant tout à une posture philosophique définissant une nature humaine qui, pour n'être pas d'emblée donnée, a cependant à se construire selon un idéal : devenir soi-même sans que cette exigence puisse être dictée de l'extérieur. Le libéralisme offre donc la réponse à la question suivante : à quelles conditions peut-on accéder à ce que l'idée d'humanité recouvre ?

C'est dire que le libéralisme est un humanisme. Or il ne faut pas se méprendre sur la teneur d'un tel humanisme, en lequel certains pourraient voir une abdication des valeurs chrétiennes. S'il ne s'agit toutefois pas ici de faire du christianisme l'unique dépositaire des valeurs, toutes ordonnées autour de l'amour du prochain, force est de constater que le christianisme a su se convertir, si j'ose dire, en différentes versions de la charité : la fraternité d'abord — mot clef de notre République —, la solidarité ensuite, mot-postiche prostitué par nos politiques qui n'entendent pas leur contresens. Contresens en effet car la solidarité, les Français l'ont compris, ne saurait en aucun cas être dictée par une instance supérieure, quand bien même cette instance supérieure s'érigerait en gardienne des hommes, en correctrice des inégalités. Or l'Etat n'a pas à s'apparenter à un tel garde-fous. L'Etat en effet, dès lors qu'il s'auto-proclame réparateur de tous les maux jusqu'à prendre ses sujets par la main pour les ramener sur les sentiers du collectif, est liberticide. D'aucuns objecteraient qu'il n'y a pas de liberté sans moyens concrets de réalisation d'une telle liberté et que, dans cette mesure, il relève des pouvoirs publics de corriger les injustices, les inégalités, pour rendre la liberté de chacun pleinement effective. A cela je répondrais aisément, et trivialement, que l'Etat a certes un rôle à jouer mais que ce rôle se limite à celui du narrateur des Nourritures terrestres s'adressant à Nathanaël, c'est-à-dire le rôle de tout pédagogue digne de ce nom : renvoyer l'individu à lui-même et à ce qui constitue l'attribut essentiel de l'individu, à savoir la liberté. « Si j'étais Ménalque, pour te conduire j'aurais pris ta main droite, mais ta main gauche l'eût ignoré, et cette main serrée, au plus tôt je l'eusse lâchée, dès qu'on eût été loin des villes, et que je t'eusse dit : oublie moi . » (André Gide, Les Nourritures terrestres, folio, (1897) 1917-1936, p. 15. Je souligne.) Si donc la fonction de l'Etat se doit d'être minimale, elle n'en est pas moins essentielle : faire des individus non pas les représentants d'une masse anonyme et asservie, mais les acteurs de leur destinée et les uniques dépositaires de leur conception du bonheur.

Le libéralisme définit donc l'humanisme des temps modernes puisqu'il valorise et proclame, sans sacrifice possible, la liberté des hommes. Or cette liberté ne constitue pas une valeur parmi d'autres — elle seule ne saurait être soumise à la concurrence (des idéologies) — dans la mesure où elle s'apparente à la fois au fondement et à la finalité de la vie humaine. Ce fondement se matérialise dans la reconnaissance d'un principe : l'individu est propriétaire de lui-même. En tant propriétaire de moi-même, j'ai le droit inaliénable de faire ce que je veux de moi dans la stricte mesure où cela ne contredit pas le même droit dont dispose chaque être humain à être celui qu'il veut être. Que les individus soient propriétaires d'eux-mêmes signifie qu'ils doivent être considérés comme des fins en soi, et non comme des moyens. Dans cette perspective, l'Etat ne saurait faire des individus les moyens d'une action collective supérieure sans contrevenir à leurs droits fondamentaux.

Mais en aval de ce principe s'exprime une exigence morale contraignante. Dans la mesure en effet où le libéralisme revendique et reconnaît la pleine propriété de soi, il rend effective la notion de responsabilité. Se choisir implique que l'on puisse répondre de ses dires et de ses actes. Cela signifie encore que l'on doive, en certaines circonstances, répondre de ses dires et de ses actes.
Ce point pourrait être contesté en invoquant les déterminismes en tous genres, psychologiques et sociaux, qui mettent à mal la capacité qu'aurait un être à assumer des comportements dont il serait moins l'acteur que le symptôme. Ces comportements symptomatiques renverraient alors à des influences extérieures mais intériorisées, non voulues au sens fort du terme. Le libéralisme ne méconnaît pas la réalité et la pertinence de tels déterminismes, mais il en appelle à leur résorption. Cette résorption n'est possible qu'à la condition de ne pas jouer le jeu du déterminisme qui, pour être souvent lucide dans ses diagnostiques, n'en est pas moins parfois pervers s'il n'est pas relayé par la volonté de rendre à la conscience sa souveraineté. Autrement dit, le libéralisme ne se contente pas de parier sur une liberté dont il sait que celle-ci est mise à mal par les rapports de forces qui s'expriment au sein d'une société. Le libéralisme revendique justement des moyens concrets pouvant rendre effective, et non pas seulement formelle, la liberté des individus, au premier rang desquels la responsabilisation. Or pour rendre responsables les individus, il faut leur apprendre à tout exiger d'eux, plutôt qu'à attendre d'une instance extérieure qu'elle remédie à tous les maux.

En ce sens, le libéralisme est encore un individualisme. Etre individualiste ne saurait en aucun cas être assimilé à une attitude égoïste, réduisant les hommes à n'être plus que des monades repliées sur elles-mêmes, « sans porte ni fenêtre ». Etre individualiste, c'est actualiser une conviction : on ne délègue pas la tâche d'être soi-même. S'il est vrai que l'on ne choisit pas d'être, du moins a-t-on à se choisir. Or qui, mieux que soi-même, pourrait-il jouer ce rôle ?
Mais il faut aller plus loin encore et soutenir qu'une morale n'est possible qu'à la condition d'avoir pour fondement l'individualisme. Dans la mesure en effet où, dans un cadre individualiste, chacun est renvoyé à la nécessité de définir les orientations de son existence, l'altruisme pouvant émerger de cet individualisme prend alors tout son sens. De même que l'on se choisit, de même on peut décider de tendre la main à son prochain. La générosité et les valeurs qui lui sont liées n'ont de sens que si elles trouvent leur origine dans l'individu. On ne dira jamais assez qu'une action commandée de l'extérieur ne saurait être morale. Elle n'est tout au plus que conforme à la morale. La moralité exige comme à sa condition l'autonomie.

Par conséquent, ceux qui condamnent le libéralisme (et ils sont légion) en invoquant sa soi-disant indifférence à l'égard de la fragilité des hommes se méprennent doublement : d'une part, ce n'est pas respecter les hommes que de leur faire abdiquer leur propre liberté en les réduisant à n'être que les jouets de règles qui les dépasseraient. J'y vois là une culture de la lamentation qui s'alimente de misérabilisme et, pire, de condescendance. D'autre part, c'est rendre encore plus faibles ceux qui le sont déjà. Les libéraux ne sont pas utopistes au point de penser que tout être fragilisé dans la société a délibérément choisi cette fragilité. Mais ils sont toutefois persuadés d'une chose, c'est que cultiver, promouvoir et rendre effective la liberté constitue le meilleur moyen de créer une société riche de ses individualités et donc une société qui, dans ses fondements mêmes, produit de l'énergie, de la force, de la diversité.